Porno d'Irvine Welsh
Littérature générale juin 24th, 2008

Et voilà. J’ai enfin terminé ma lecture de Porno d’Irvine Welsh, la suite du célèbre Trainspotting. « Enfin » pourrait faire croire que c’est un soulagement de l’avoir terminé. Il n’en est rien. Il est des oeuvres qui pourraient être infinies que ça ne dérangerait pas, et c’est le cas. Non, « enfin » parce que je peux en faire la critique, « enfin » parce que je suis heureux de l’avoir lu, d’avoir ce livre dans ma mémoire. Je vais pouvoir me la péter et dire « Moi, j’ai lu Porno ».
A vrai dire, à la base, j’appréhendais grandement ce moment. J’ai du acheter ce bouquin à sa sortie en France (très tardive mais merci le Diable Vauvert) au prix fort donc, alors que d’habitude je me contente largement du format poche. Mais là non. Faut pas déconner.
Tout lecteur chevronné et attentif aura compris que je voue un culte à Trainspotting, allant jusqu’à tenir tête à mon impulsif de directeur qui ne supporte pas la contradiction pour défendre cette oeuvre magistrale. Parce que pour lui ce n’est que du trash, du mauvais exemple, sexe, drogue et rock’n roll. Grave erreur culturo-intellectuelle!!! Oui Trainspotting c’est du trash, sexe, drogue et rock’n roll, mais c’est bien plus que ça! Mais ayant déjà décrit Trainspotting, je ne vais pas ENCORE revenir là-dessus.
Parlons plutôt de Porno. Grande appréhension de ma part donc, parce que j’ai horreur des suites. Entendons-nous bien: lorsque la suite est prévue dès le départ, avant l’écriture du premier tome, genre Seigneur des anneaux ou Star wars, ça ne me pose pas de problème. Ce n’est même pas une « suite », juste un autre bout d’une oeuvre complète, qui se suffit à elle-même dans son intégralité. Non ce que j’appelle « suite » c’est Scream 2 et 3 par exemple. C’est un auteur suffisamment *** ou vénal pour céder à la demande d’un public iconoclaste et ainsi foutre en l’air son oeuvre en y collant des morceaux avec des bouts de scotch qui se voient comme les ficelles sur la gueule de Frankenstein. Et malheureusement Trainspotting se suffisait à lui-même, et donc ça puait le bout de scotch et l’exhumaison de cadavre…
Mais malgré tout, après avoir lu Extasy, du même auteur, j’ai décidé de faire confiance à Welsh. Après tout, un ancien punk ne pouvait pas se laisser baiser par cette logique consumériste et capitaliste, c’était impensable… Et j’ai eu raison. Et vous savez quoi? Non seulement il ne s’est pas fait baiser, mais en plus il en joue puisque cette logique consumériste inhérente au capitalisme est le thème principal de ce livre… D’emblée, on a droit à un jeu de miroir entre le personnage principal et l’auteur… Rien que ça!
Et effectivement je comprends tout à fait que si on s’arrête au premier degré, on ne trouve qu’un débalage de trash et de provoc. Mais quand même! On doit bien sentir qu’on passe à côté de quelque chose, même le moins littéraire d’entre nous doit forcément se douter de quelque chose! Juste au cas où ma philanthropie passagère serait un tantinet exagérée, je vais quand même expliquer clairement les choses.
Déjà dans Trainspotting il faut bien comprendre que les personnages ne représentent pas qu’eux-même. Ils sont écossais, et ce sont non seulement LES écossais, mais surtout l’Ecosse elle-même. Revoyez ou repensez au film: la plupart du temps, ça se passe en Ecosse, à Leith, district d’Edimbourg. Un coin pourri, avec les pires chiottes d’Ecosse, des losers, des alcooliques, de la *****, des seringues partout, l’enfer. Et puis, Renton se barre en Angleterre… Et là on a droit à un plan sur musique plus du tout punk et désespérée mais plutôt dance avec de véritables cartes postales. L’Ecosse c’est crade. L’Angleterre c’est booooooooo. Il y a ainsi confrontation entre le chauvinisme genre « Je suis écossais ****** et j’en suis fier!! » et « ****** j’ai qu’une envie c’est de quitter ce trou à rat!!! » Et toute l’oeuvre tourne autour de ça, de cette dualité, de cette bande de losers, paumés, affreux, sales et méchants qui sont prêts à tout pour sortir de leur condition de *****. A la base, ça passe par l’héro. Un bon fix et on quitte toute cette crasse pour venir se loger direct au septième ciel ( »Putain c’est encore meilleur que de s’en prendre une dans le cul… »), et puis au final, ça passe par renoncer au chauvinisme, à soi-même, et surtout, à l’amitié. Renton s’en sort. Il est le seul. Et il s’en sort en sodomisant à sec et avec du verre pilé tous ses « potes ».

Et dans Porno? Ben c’est pareil. L’Ecosse et Leith ont évolué. L’Angleterre a évolué. Welsh a évolué. Chaque personnage a donc évolué. Le livre lui-même a suivi toute cette évolution. Il est nettement plus simple de suivre, parce que dans Trainspotting, il faut un certain temps pour différencier chaque narrateur et ça donne un beau mais agréable bordel. Là non. Les titres des chapitres sont déjà suffisamment explicites pour qu’on comprenne. On perd en cacophonie mais on gagne en confort. C’est justifié parce que justement l’histoire ne part pas du même bordel. Les personnages se sont tous séparés. Ce n’est plus l’histoire d’une bande, mais l’histoire de plusieurs jeunes qui vont reformer une bande… qui n’aura plus rien à voir avec l’ancienne.
On retrouve donc avec bonheur Sick boy, qui prend la place de Renton en personnage principal, à Londres en train d’essayer de se sortir de son rang de loser de Leith, par toutes les malversations possibles. Il ne supporte plus qu’on l’appelle Sick boy, justement parce qu’il veut acquérir une identité sociale, une reconnaissance aussi éloignée que possible de ce qu’il a pu être. Echec: il est contraint de retourner à Leith et de supporter qu’on l’appelle toujours Sick boy, et il ne comprendra vraiment à la fin qu’il n’a jamais été que Sick boy et qu’il le restera toute sa vie…
L’histoire nait de sa rencontre avec Nikki, jeune étudiante anglaise à Edimbourg, obsédée par son apparence, terrifiée par le temps qui passe. Elle ne souhaite qu’une chose dans sa vie: figer son apparence actuelle, hautement désirable, sur une pellicule et pour ça elle est prête à tout (sauf à la sodomie…). Le porno, l’homo consamatus; tout un symbole, tout un symptome. Le corps est un objet, et comme tout objet il est vendable, monnayable, et pour ça il faut passer par le marketing, c’est à dire retoucher ce qui ne va pas, maquiller, habiller, déshabiller; bref: se vendre. Et évidemment, avec un Simon David Williamson, alias Sick boy, elle ne pouvait pas mieux tomber. Exploiter, manipuler, vendre l’autre, c’est toute sa vie. Sauf que Sick boy reste et restera Sick boy, un pauvre type qui soigne les apparences, se fait passer sempiternellement pour un winner, pète plus haut que son cul et… qui finit toujours par se faire baiser.
On retrouve également Franco, Francis, François, Beggar boy, Begbie. D’abord en zonze, sauf qu’ils ne pouvaient pas le garder éternellement, alors il sort… et ne rêve que d’une chose: buter cet enculé de Renton qui lui a piqué tout son fric!!!!!!! Begbie n’a pas changer d’un poil. C’est toujours un psychopathe ultra violent et d’une connerie incroyable. Un pur sadique.
Spud est fidèle à lui-même: toujours junkie, toujours simplet… Aucune évolution. Lui aussi essaie de se sortir de sa condition. Il essaie vraiment, d’une manière inatendue d’ailleurs. On pourrait croire que c’est le gentil du groupe, mais ce n’est que partiellement vrai. Parce que comme il le dit lui-même: c’est un méchant passif. Il laisse faire ou participe carrément, en disant genre euh c’est pas cool ça mec, tu vois, genre? Mais ça n’empêche qu’il participe ou cautionne, le ptit salaud! Pire, il arrive même à tendre des embuscades!!!!! Finalement c’est peut-être lui le plus vicieux de tous ces personnages.
On retrouve aussi Dianne, qui n’a toujours pas une grande importance dans l’histoire mais dont la présence est tout de même sympathique.
Et puis finalement… Mark Renton qu’on découvre loin de tout ça, mais évidemment ça ne peut pas être éternel. Il s’en est sorti et il se retrouve plongé malgré lui dans les embrouilles de Leith, avec son « pote » Sick boy.
Tout ça nous donne une histoire qui tient la route, avec des personnages plus que crédibles et des répliques cultes, dans une satire sociale et politique poignante et entêtante. Le nombre de fois où j’ai pu rire (et c’est rare en lisant un bouquin) et m’esclaffer « ha le bataaaaaaaaaaard!!!!!! » en lisant ce chef d’oeuvre… Parce que oui monsieur oui madame J’OSE! J’ose dire qu’un bouquin qui me fait rire, qui me fait trembler, qui me fait monter les larmes aux yeux et qui me fait profondément réfléchir sur des sujets passionnants EST un chef d’oeuvre indiscutable. Le style (et la traduction, spéciale dédicace à Laura Dorajinski qui nous a réussi un véritable tour de force) est impeccable. En cherchant bien on pourra toujours trouver quelques défauts mais ils sont clairement noyés dans l’impression globale et le plaisir qui résulte de la lecture.
« C’est naïf de s’attendre à ce que la drogue soit éliminée des lois modernes du capitalisme consumériste. Surtout quand, en tant que produit, elle contribue à le définir. »
« Il appartient vraiment à une forme d’humanité rendue obsolète par le nouvel ordre des choses, mais c’est toujours un être humain. Les clopes, l’alcool, la coke, le speed, la pauvreté et les manipulations des médias: les armes du capitalisme sont bien plus subtiles et efficaces que celles du nazisme, et il est sans ressource devant elles. »
Juste deux petites citations histoire de prouver que je dis pas de conneries: c’est vraiment un bouquin qui fait réfléchir dans le bon sens. Et donc, pour conclure:
Merci mister Welsh!!!

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