A cause de la télé les jeunes des cités n’osent plus sortir , texte publié dans la revue Mill feuilles par chemin
Mes oeuvres septembre 4th, 2008
Une chaleur diffuse et bienfaisante… Une certaine lassitude… On doit être entre les midis… (Tiens ça sent la lavande)… Les volets sont fermés à moitié… La cuisine… Rose… (Maman prépare le thé. J’ai trop mangé. C’était quoi déjà?)… Edith Piaf… C’est la radio… C’est une belle journée… L’Algérie… Et je vais me coucher… (Mon père lit le journal)… Je vois la vie en rooooose… Le bonheur… La sonnette retentit… çi sûrement Lucien. Khalis mon fils va ouvrir s’il ti plait… C’était Lucien… Lucien est gendarme… Gendarme… Noir et blanc… Quand il me prend dans ses bras… Il avance dans la cuisine… Bonjour… Comment vas-tu? … Hamdoulila… La besse?… La besse chouïa ma ptite dame, la besse chouïa… Des rires… (Il est marrant Lucien)… Le thé n’est pas encore prêt… Et ça me fait quelque chooooose… Un ptit virre di rouge en attendant?… Quel charmant accent vraiment… Il sent bon le soleil… Oui il fait chaud aujourd’hui… (Mon père…)… Ha Marseille… Leurs moustaches… Bien être… Pas trop di travail en ce moment?… Le soleil… Qu’il me parle tout bas… Vous savez bien que Trappes est la ville la plus tranquille du monde… Des sourires… Et les études gamins?… (Ça se passe bien monsieur)… Lucien… Pas de monsieur… Pas de monsieur… Monsieur… Le thé… (Mon père…)… Une raclée à la belote ce soir?… Chez Fernand… Son vélo… Pas de proublème… La chaleur… L’heure de partir… Leurs vélos posés devant… Des jeunes assis dans l’entrée… A L’ombre… Leurs regards… Lucien part de son côté en sifflant… Il me dit des mots d’amour… Des mots de tous les jours… (Mon père part du sien… mon père…)… avant de disparaître dans les méandres oniriques.
Ce n’était qu’un rêve. Qu’en restait-il déjà? Des lambeaux informes de perception, un arrière goût d’un mélancolique paradis, un embryon de larme.
Khalis ne voulait pas émerger de ce monde, il ne voulait pas comprendre, analyser, poser les pieds sur cette terre si froide. Son portable se mit à sonner: Allaaaaaaah… L’appel à la prière. Tout revint d’un coup: son court séjour en Algérie, le film en noir et blanc qui se passait à Marseille, la lapidation du fourgon de police… Par contre Edith Piaf… Et cette obsession sur la mort de son père. Cette image où il partait en vélo à l’usine, pour la dernière fois. C’était il y a si longtemps. C’était hier. C’est encore demain. Le chaos s’était quelque peu dissipé, il était temps de se lever, après avoir remercié Dieu pour ces quelques instants de bonheur virtuel.
Zarma zarma… Anissa, sa mère, était dans la cuisine, discutant avec sa cousine. Une cassette tournait dans le vieux lecteur. Salaam aleikoum. Aleikoum salaam. T’as bien dormi fils? Oui et toi? Il l’embrassa tendrement avant d’aller dans la salle de bain pour y faire ses ablutions. Anissa vouait un véritable culte à son fils, le seul que Dieu avait bien voulu lui donner. Son mari était parti trop tôt et il lui ressemblait tellement. Khalis était l’espoir.
Une fois les ablutions terminées, il retourna dans sa chambre, sortit le tapis de prière avec une petite boussole à son extrémité de sous son lit, le déroula, le dirigea vers l’est et se mit en position. Il faudrait une fois de plus lutter contre le diable; la djihad. La prière commença. Au bout de quelques secondes, les images commencèrent à fuser. Toute sa souffrance explosait en lui. Il se sentait bien et honteux à la fois. Bien d’être avec Dieu. Honteux de toutes ces images tantôt violentes, tantôt érotiques qui jaillissaient de ses ténèbres. Il pria trois fois de suite pour prendre de l’avance sur les autres prières de la journée, qu’il ne pourrait faire parce que la fac ne permet pas ce genre d’excentricités.
Le regard perdu sur le béton de sa cité et sur le froid de l’hiver qui se jette sur la fenêtre de leur bloc, il avalait sans conviction ses céréales au chocolat. Il tentait de chasser la peur qui lui pénétrait l’estomac. (Ce monde ne veut pas de nous.) Il invoqua Dieu une fois de plus pour qu’Il lui donnât la force. Il lava son bol et sa cuillère comme tous les jours et alla s’habiller chaudement pour affronter l’hiver nucléaire.
Son sac sur le dos, il prit une grande inspiration avant de sortir de son immeuble. Ce matin là, Khalis traversa son univers avec le regard d’un autre: La cité des fleurs… Comment des fleurs pourraient-elles pousser ici? Il y en avait pourtant eu, avant que le mot «cité » ne se charge de sens péjoratif, avant que tout ce béton ne transforme ses habitants en asociaux. Un lieu isolé du monde civilisé. Un microcosme de Tchernobyl hanté par des morts-vivants dont les veines sont remplies de drogues, de vampires assoiffés de violence, de loups-garous lubriques, de monstres anonymes, et tellement d’autres dont tout le monde se fout; comme Khalis. Du béton pour éviter la contamination radioactive. Enfermer ces dieux étranges issus de caduques mythologies; les laisser se venger sur ces pauvres âmes, les posséder, sacrifiés sur l’autel du capitalisme; refermer sur eux la boite de Pandore. Tant que le diable est là, il n’est pas ailleurs, empêchons-le de sortir! Mais la boite est trop petite, le cancer se propage de plus en plus. L’enfer gagne en puissance et sera bientôt incontrôlable. La peur s’immisce dans tous les foyers via la télévision qui amplifie, démultiplie et dramatise pour rentabiliser ce fléau récupéré par la politique, le commerce, l’art. A croire que quarante ans de paix ça pèse sur les nerfs.
Le froid, le silence, la menace permanente, des rues désertes, un paysage en noir et blanc qui appelle le sang et nie la vie. Quelques tags en guise d’espoir. Des snipers d’infortune derrière les fenêtres?
C’était ça la banlieue pour le monde civilisé. Un repère de barbares. (De barbares…) Khalis réfléchit sur ce mot. Étaient-ce les Grecs ou les Romains qui l’avaient inventé pour désigner ces peuples dont ils ne comprenaient pas la langue? Eux, on les appelle les «Wech-wech ». C’était pareil. L’occupation romaine en Gaule avait donné le Français… Khalis resta quelques instants suspendu à cet idéal qui avait pour nom: métissage.
Et puis il vit son monde avec ses yeux à lui, bleus comme l’espoir: un nouveau langage naissait dans ce lieu isolé comme pour hurler cette enrichissante différence. Une nouvelle identité. Un nouveau peuple. L’avenir. Dans le ventre de la France, le chaos de la maternité et un enfant non désiré qui voulait déjà sortir et respirer et hurler son existence. Trop tard pour les regrets, trop tard pour l’avortement. Inch’Allah la démocratie. En attendant, c’était un monde en pleine Histoire qui émergeait. Des personnages en pleine crise d’identité et même d’adolescence. Un monde qui ne cesserait jamais de fasciner et de terrifier par sa laideur et sa splendeur, sa richesse, sa pauvreté, sa complexité, son dynamisme. C’était l’Histoire dans la non-Histoire.
Khalis aurait voulu figer ses pensées que déjà éparpillait le Léthé, mais il lui fallait encore traverser le Styx.
Le métro parisien… Un trafic quotidien de milliers d’âmes. Des milliers de visages blêmes, angoissés, nerveux ou déconnectés. Il faut payer son obole à un Charon automatisé, attendre son tour et se noyer dans ses eaux noires et ses contemporains. Combien ont suffisamment peur pour avoir une arme sur eux? Qui est un ennemi potentiel? Ambiance sombre et sale où règne l’inquiétude. L’âme y fait des efforts désespérés pour quitter son corps. On s’évade. L’esprit ne peut rester dans un tel lieu. Parfois, l’esprit part et ne revient jamais. Qu’est-ce qu’il a ce grand type chauve à écarquiller les yeux et à sourire bêtement? Et cette femme qui baisse les yeux, quels supplices a-t-elle enduré sur ce seuil pour avoir autant envie de trembler? Et ce vieux au visage écœuré et épuisé que fait-il ici à sept heures du matin à chercher un regard un peu trop insistant ou trop fuyant pour être honnête? Khalis regardait par la fenêtre comme à son habitude. Se tourner vers le néant, s’ignorer soi-même pour être ignoré par les autres, compter les stations, parfois, regarder les gens menacés pour raccrocher avec l’extérieur, les compter pour se rassurer sur le monde et essayer de deviner leurs pensées, pour se distraire. (Ce monde ne veut pas de nous…). Il pensa à sa famille, sa grande famille. Lui était fils unique par la force des choses. Fallait-il encore faire des enfants? Khalis se souvint de ses lectures concernant la fin du monde. (Est-ce que le soleil s’est levé à l’ouest ce matin?) Le jugement dernier… L’ultime quiétude; la fin du chaos. Il n’y avait pas de miracle en vue. Il devait donc rester encore un peu de temps. Prochaine station: Elysion. L’arrivée enfin.
La faculté de sciences humaines. Khalis retrouva son angoisse. Il pénétra à l’intérieur du bâtiment. À l’entrée, de futurs enseignants fumaient leur cigarette du matin et buvaient leur café, histoire d’avoir une bonne haleine pour la journée. À l’intérieur, c’était la meilleure image que pouvait donner la démocratie: des couleurs partout, sur les murs, sur les poubelles et sur les gens. Une population mondiale. Des parisiens bien sûr, ce qui signifiait déjà des blancs, des noirs, des jaunes, des rouges, des bleus… Et puis d’autres venus d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie, de Pologne, d’Angleterre, de Croatie, de toute l’Europe. Et d’autres encore venus d’Afrique, des anciennes colonies cherchant dans la métropole à perfectionner leur savoir et à découvrir cette puissance mondiale qui les avait dominés, asservis. Khalis restait fasciné par cette improbable diversité. Il regardait avec délice cette espèce de néo-punk avec une crête incroyable sur sa tête et probablement une grand potentiel à l’intérieur, ces jeunes filles excentriques qui ne ressemblaient à rien d’autre qu’à elles-même avec leur look néo-hippy. Une large majorité de filles aux visages angéliques ou démoniaques, pour tous les goûts. Khalis ne s’imaginait pas le Paradis autrement, avec un peu plus de nature peut-être. Ici le diable avait trouvé sa juste place: dans les chiottes où au milieu de graffitis à peine pubères on pouvait voir de la publicité pour l’extrême droite. Aucune contrainte, Khalis était libre de venir en cours ou de sécher. Partout résonnaient les mots: liberté, égalité, fraternité.
Il se dirigea vers le distributeur de boissons et y inséra quatre vingt centimes d’€uros, puis il alla s’asseoir sur un banc attendre Catherine, comme d’habitude. Il regardait sans cesse l’heure sur son portable. Le suspense devenait insoutenable. Catherine arriva enfin, resplendissante même avec la tête dans le cul. Elle s’approcha, l’embrassa et alluma la clope du matin.
- C’est si stressant que ça de m’embrasser? Lui dit-il avec un sourire au coin des lèvres.
- Il me faut pas grand chose pour avoir un orgasme, du moment que ça vient de toi.
Ils se regardèrent avec un sourire complice. Il l’aimait. Ça lui était tombé dessus comme ça, un accident bête. Elle s’était mise à côté de lui en cours, un de ces cours sans intérêt où on cherche pendant un semestre comment ce prof avait pu se passionner pour cette matière, plutôt que d’écouter son cours. C’était comme ça qu’elle l’avait abordé. Elle ne pouvait jamais s’empêcher de parler, même pas pendant son sommeil. La timidité du jeune homme l’avait touchée, sa beauté si simple aussi, ce qu’on appelle la grâce; il lui fallut quelques semaines avant de s’en rendre compte. Khalis avait essayé de la fuir, elle et ce qu’il avait ressenti dès que son parfum eût pénétré ses récepteurs olfactifs et ressuscité de vieux souvenirs, un vague bien-être. Il ne voulait pas. Seulement, sa beauté éclatante, son assurance, son charisme, son charme quoi! cette parfaite harmonie entre ces deux corps, cette façon de le regarder quelques secondes sans pouvoir rien dire, elle! Ce besoin d’amour qui soupirait de son âme l’avait fait céder: il n’avait rien trouvé de moins poétique que de lui prendre sa main, le lexique étant toujours ridicule et inapproprié pour rendre cette chaleur qu’on doit communiquer. Ça lui vaudrait sans doute un infini séjour en enfer. Mais Dieu peut-il condamner l’amour?
- Pas trop tendu pour ton exposé?
Catherine savait que les exposés étaient une véritable torture pour lui, qu’il détestait s’afficher et qu’il manquait cruellement d’assurance. Elle se disait que cela devait être du au manque de sexe, et, plus généralement, au manque de conquêtes.
- Non… non, ça va.
Il ne mentit pas par orgueil. Il le fit à la fois pour ne pas l’inquiéter mais surtout pour s’auto persuader. Elle le savait très bien. Tout trahissait l’angoisse chez lui: son regard plus bas que d’habitude, son visage tiré, son poing serré et sa jambe droite qui frétillait sans même qu’il s’en rendît compte.
Il regarda une fois encore l’heure sur son portable, il était temps de monter en cours. Il termina sa boisson et la jeta dans une grande poubelle bleue. Il prit Catherine par la main, comme un collégien, et ils se dirigèrent vers l’escalier, lui priant secrètement pour qu’elle se convertisse à l’Islam, elle se demandant comment lui avouer qu’elle était juive…
Tags: alterite, banlieue, cliche, difference, nouvelle, texte court
About
C'est le premier de tes textes que je lis : c'est un vrai plaisir. Un
style très pur, facile à lire, efficace, avec de la maturité
dans l'écriture. Simplicité presque journalistique mais richesse
littéraire : j'aime vraiment.
que dire que tu ne saches déjà : je suis fan lol je n'étais venue que dans l'intention d'en lire un petit bout mais … et bien je n'ai pu m'arracher à la lecture de ce texte qu'après l'avoir terminé bien sûr (what else) ! du coup je n'ose pas en commencer un autre par manque de temps mais j'y reviendrai lol sois en sûr !
Merci encore de nous faire partager mais surtout une question : où trouve tu le temps ??? tu ne dois jamais dormir toi !
Dormir? C'est quoi dormir? C'est du tchèque? ^^
En tous cas merci pour les compliments, je vais continuer du coup. Si je meurs par manque de sommeil, t'auras ma mort sur la conscience.