De l'utilité de l'art, la critique (enfin si on veut…)
Jeux vidéo septembre 4th, 2008
Vaste sujet que celui-là. On peut facilement en faire une thèse, une contre-thèse, voire même un mémoire… (ptit clin d’oeil personnel ^^)
La question mérite pourtant d’être posée, puisqu’on me l’a posé plusieurs fois déjà. Ma mère, nottamment, ainsi que d’autres membres de la famille, angoissés et méprisants à l’idée que je perde mon temps avec des conneries inutiles, qui n’apportent vraiment rien. La question se posait en ces termes: « A quoi que ça sert de lire? A quoi que ça sert d’écrire? ». Sur le coup, j’ai eu quelques problèmes pour argumenter. C’est un peu comme quand on vous demande « Comment que ça s’écrit ANPE? », ça vous semble tellement évident, que vous ne savez pas comment répondre!
Aussi évident que cela puisse donc paraître, la question se pose et mérite d’être posée.
Tout d’abord il faut distinguer deux utilités: l’utilité individuelle et l’utilité collective.
En ce qui concerne l’utilité collective, deux aspects entrent en compte de façon immédiate: le divertissement ou l’évasion et l’instruction. Le cinéma, comme la littérature ou la bande dessinés est un art. Tout le monde regarde des films ou lit, ou les deux. Il y a donc un besoin, besoin qui n’est certes pas aussi vital que manger, dormir, copuler, mais cela reste un besoin. Le fait est que l’homme s’est distingué de l’animal grâce à ce besoin, à mon sens du même ordre que le besoin de Dieu (comme disait Voltaire: « si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer »), de métaphysique, de sens à la vie. Cet étrange besoin, cette « anomalie » de la nature est à la fois un atout et un handicap par rapport au règne animal. Un handicap parce que c’est un besoin supplémentaire, et donc une contrainte. Un avantage parce que ce besoin a permis une évolution rapide de l’homme, évolution qui lui a permis de prendre le contrôle de la planète. Je pourrais ajouter que cet avantage en est devenu avec le temps un handicap pour la planète et donc un handicap supplémentaire, non pour l’homme en tant qu’individu mais pour l’humanité dans son intégralité, mais je déborderais sur le sujet. L’art permet donc de s’évader d’une vie routinière, parfois moche, presque toujours absurde ou inutile. On va tous crever, un jour ou l’autre, pour la plupart dans le plus grand anonymat. Alors il faut bien se divertir, s’amuser, s’évader, rendre cette vie moins désagréable ou plus agréable, multiplier les expériences, prendre du plaisir, pour rentabiliser le peu de temps que nous avons à rester sur Terre, et pour oublier l’espace d’un instant ce triste constat. Les films, livres, bandes dessinées permettent de s’identifier à quelqu’un d’autre et donc de vivre une autre vie, 1h, 1h30, 2h, 3h… Grâce à ces disciplines, en une vie, on peut en vivre énormément d’autres.
L’autre grand intérêt est l’instruction. Quand on lit un livre, on apprend, on perfectionne ou maintient son niveau de langue, de vocabulaire, on découvre des choses, on réfléchit aux thèmes évoqués par l’auteur, on voyage, sans bouger, dans de lointaines contrées, dans des monuments, on fait connaissance avec d’autres cultures… Mais alors qu’en est-il d’un tableau ou d’une sculpture? Hé bien c’est à peu près la même chose parce que là aussi on découvre une culture et un tableau est comme une description, il peut illustrer une idée ou même raconter une courte histoire en se focalisant sur une scène: les tableaux religieux racontent la Bible par exemple. Idem pour les sculptures, qui ont permis et permettent encore de découvrir ou d’approfondir nos connaissances de nos ancêtres, leurs techniques, leurs croyances, leurs obsessions, leurs modes de vie…

Ce qui me permet d’enchainer sur un nouveau point: le prestige! Un peuple qui néglige l’art est un peuple qui se néglige lui-même… et qui sera donc négligé par le reste du monde, avec tout ce que cela comporte comme désagréments. On parle très souvent de guerre, de guerre économique mais rarement de guerre culturelle. Effectivement, il existe plusieurs moyens de combattre ses voisins: la guerre avec des armes, la guerre avec de l’argent ou des ressources, mais il y a aussi la guerre à coups de chef d’oeuvre… La façon la plus durable pour conquérir un peuple, ou pour éviter de se faire conquérir passe par là. Le français est considéré comme une langue classe, l’anglais est considéré comme la langue des affaires. L’Académie se bat pour conserver la langue française la plus française et la plus pure possible. La langue de Molière, comme la langue de Shakespeare sont respectées. Le monde admire la culture française, ses monuments, ses artistes. Ca donne envie d’être français, comme le cinéma américain donne aussi envie d’être américain. La guerre entre ces deux langues est farouche et c’est à lui dont la culture sera la plus prestigieuse, les artistes les plus mondialement reconnus… Nos ancêtres en avaient déjà pleinement conscience: à quoi peuvent bien servir ces gigantesques édifices? Les pyramides? Les temples? Les statues justement? Sinon à impressionner les voisins, les adversaires: voici de quoi est capable mon peuple! Vous pouvez constater à quel point mon peuple est plus civilisé et plus avancé que le vôtre!!

Voilà donc l’utilité de l’art au niveau collectif, comme on le voit, c’est loin d’être négligeable.
En ce qui concerne l’utilité individuelle… hé bien déjà on peut reprendre les points évoqués plus haut qui sont d’autant plus valables pour l’artiste que pour le public ou les peuples. L’artiste a tout autant besoin de s’évader, de se divertir, sinon plus et comme pour les peuples, l’artiste a aussi l’ambition, l’orgueil d’accéder au prestige, de devenir immortel en laissant derrière lui ses statues, ses tableaux, ses oeuvres, qui peuvent faire perdurer son existence, son nom, son talent, sa philosophie, son témoignage… Et plus ce besoin est grand, plus l’artiste a de chances d’accèder à ce prestige, parce que ce besoin sera un moteur pour lui, qui le poussera à essayer encore et encore, à prendre des risques, à se surpasser…
Au delà de tout cela, il y a aussi l’intérêt financier. La créativité se monnaye, et plus on a besoin de reconnaissance (comme expliqué au dessus), plus on s’investit et plus on a besoin d’un retour sur investissement, ne serait-ce que pour vivre. L’argent, le luxe, la volonté de monter dans la société, de se sortir du prolétariat et du « comment qu’on écrit ANPE? » sont des moteurs importants, et l’art, parfois, avec beaucoup de chance, d’acharnement, de talent, de réflexion peut permettre d’y arriver.
Il y a aussi les artistes militants ou illuminés, qui se croient (ou qui sont réellement) investis d’une mission divine, métaphysique, sociale, politique… Ceux là ont aussi besoin d’argent, mais cela devient secondaire, ils ne sont pas forcément contre la reconnaissance personnelle mais préfère que ce soit leurs idées, leurs combats qui soient reconnus. Utilité collective et utilité individuelle se rejoignent donc dans l’altruisme de l’auteur, même si l’auteur fait parfois fausse route, par des idées haineuses ou dangereuses, bien sûr. Mais même ces erreurs là sont utiles dans le sens où on s’en servira de contre-exemple; il faut parfois du temps, un génocide et une guerre avant de s’en rendre compte mais l’individu comme l’humanité avancent aussi grâce à leurs erreurs.
Parmi les « illuminés » (dénomination totalement arbitraire de ma part) il y a aussi ceux qui ne peuvent s’imaginer faire autre chose qu’écrire, peindre, sculpter… Dans ce cas, l’art peut-être salvateur, ou destructeur s’il en est empêché… Et ça amène à la psychologie (ou la psychiatrie, à vrai dire j’en sais trop rien) qui propose parfois l’art, comme les médecins proposent le sport, pour exprimer des refoulements, des tensions, des angoisses et ainsi s’en soulager et s’épanouir. A contrario, certains artistes se droguent ou boivent pour créer, considérant d’une part qu’ils sont bien meilleurs en état d’ivresse ou de défonce, et d’autre part que leur santé passe après leur oeuvre. Mais ceux-là, paradoxalement, se complaisent dans cette situation, comme certains sont masochistes, et on ne peut donc pas dire pour eux que l’art est une contre-utilité.
Au final (on sent quand même le gars qui a envie de reprendre ses études: introduction, développement, conclusion… j’ai pas trop perdu la main quand même ^^), on se rend compte que l’art est paradoxalement utile. Paradoxalement parce que ce n’est pas un besoin primaire, vital, mais un besoin psychologique qui le différencie de l’animal, paradoxalement parce que l’art peut être une arme, paradoxalement parce que l’art peut être destructeur aussi bien que salvateur. Mais il en ressort surtout que, collectivement ou individuellement, l’art n’a rien d’inutile, bien au contraire. Un peuple sans art se tournera forcément vers Dieu (et ça, les religieux, toute confession confondue, l’ont bien compris; il suffit de regarder l’Afghanistan avant la guerre (et probablement après le retrait des troupes occidentales…) ou l’Europe à l’époque de l’inquisition.) et un peuple sans Dieu se tournera forcément vers l’art. Les deux peuvent d’ailleurs cohabiter s’ils se soutiennent mutuellement ou en cas de polythéisme comme pour les grecs anciens. (Et hop! à la fin de la conclusion, un petit élargissement vers une autre problèmatique, c’est pas beau tout ça? Merci l’éducation nationale de nous avoir bien calibré!!!)

Suite à cet article: un commentaire d’une spécialiste qui a souhaité réagir sur ce sujet. Son blog est dans mes favoris alors n’hésitez pas à y faire un tour
Ahhhh… l’utilité de l’art? à quoi servent les artistes? Il est vrai que c’est une question à laquelle on ne réfléchit pas forcément… et qui mérite effectivement une rédaction de mémoire , et un petit approfondissement du questionnement par la suite ne ferait pas de mal me semble-t-il… au moins pour introduire un élément supplémentaire dans la réception collective de la place de l’art dans
notre société. (promis pour dans 2 ans)
En tant qu’écrivain, on pouvait s’en douter, tu as un postulat bien précis sur la question.
Tout le monde ne voit pas d’utilité à l’art. La plupart des personnes (et je soupçonne fortement le fait que ces mêmes personnes n’entretiennent aucun lien avec quelque forme d’art) considère l’art comme une production purement égoïste et égocentrique, dont le but ne résumerait qu’à se faire plaisir en négligeant totalement les enjeux économiques de notre chère France d’aujourd’hui….si si, j’ai même des extraits pour le prouver !!! Et bien oui, le postulat populaire (ou du moins tout me laisse penser cela) est de dire que l’art, dans un premier temps ne sert à rien, mais dans un second temps ralentirait en quelque sorte le système capitaliste dans lequel nous baignons…. ben oui, faire de l’art mais pourquoi? L’artiste maudit qui peint seul dans son grenier dans une
détresse inhumaine, qui ne sait se faire connaître et qui dépérit seul dans d’atroces souffrance, dans le misérabilisme le plus total et sans le sou est bel et bien une image encore très encrée dans nos chères petites têtes (pas la mienne hein? lol… on est d’accord!).
Aujourd’hui le monde de l’art est un véritable marché économique.. mais pourquoi cela ne se sait-il pas??? demandez à notre cher gouvernement…!
Je n’ai plus les chiffres exacts, mais l’art et la culture sont un véritable outil économique et de développement de notre pays car ils produisent plusieurs millions d’euros par an. Mais ça, bien évidemment, on se cache de le faire savoir… c’est une véritable « entreprise » avec ses emplois, ses responsables, ses fonctions, ses politiques… bref, je ne vous apprends rien.
Je passe le sujet et reviens à ton article. Je suis tout à fait d’accord avec ton point de vue, à la différence que jusque là je n’avais pas fait la relation avec la religion. Oui je sais, l’art et la religion étaient intimement mêlés jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça, surtout dans un but d’instruction (tout le monde ne sachant pas lire l’art était un très bon moyen d’instruire sans écris) entre autre… mais en ce qui concerne l’art contemporain je ne m’étais jamais positionné dessus, ça mérite une petite réflexion.
Je voulais ajouter une notion à ta réponse, elle est plus ou moins sous-entendu mais pas vraiment définie. L’art et la visée sociale. Grands mots. L’art a eu beaucoup de buts, ou tout du moins on a voulu lui en donner… le beau et le joli tout mignon, le politique dans la dénonciation et la critique, la réalité irréel dans le partage de la vision du monde de l’artiste au monde… etc. Mais aujourd’hui l’art commence à être utilisée en tant qu’accompagnement (eh oui, on en revient toujours à la même chose ). Tu parlais de l’art comme une « compensation » ou d’un « plus » à une vie morne ou qui mériterait un peu plus de sublime…. l’art tient incontestablement ce rôle-là, avec une subtilité parfois qui tient à l’accompagnement de processus douloureux… je m’explique en prenant exemple sur un collectif d’artistes ayant accompagné un projet. Artois Comm
(communauté d’agglo de Béthune) a fait appel à ce collectif pour accompagner la destruction d’une barre HLM. Pour quoi faire? Mais qu’est-ce qu’ils foutent ces artistes dans un truc qui ne les regarde pas? Et bien grâce à eux ce projet de destruction n’a pas eu les retombées catastrophiques que l’on connaît à la destruction de lieux de vie. Durant une longue période, les artistes ont pris possession de ces lieux pour les mettre en valeur (par le biais de la photographie) afin de restituer au plus juste l’image que les habitants avaient du
lieu avec leurs témoignages, garder une mémoire en quelque sorte. Un autre travail a été d’imaginer avec les habitants ce que pourrait devenir cet endroit après destruction de l’immeuble… je ne vais pas trop expliquer ce serait assez long. Mais au final, les habitants se sont sentis concernés et surtout compris. Ils ont participés à ce long processus de destruction et en ont fait leur combat, ont construits des rêves et des ambitions sur ce qui, dans la quasi-totalité des cas est vécu comme une catastrophe, une déshumanisation. Au lieu de créer des problèmes supplémentaires, des contradictions flagrantes et des catastrophes humaines, l’apparition de l’art et des artistes a tenu une place de médiation entre deux états et a permis de renouer, sinon consolider, une cohésion sociale. Il existe d’autres exemple, mais celui-là me semble le plus parlant, et je connais un peu moins les autres.
C’est une vision des choses qui est fortement contestée aujourd’hui et qui donne beaucoup de fil à retordre à nos chers sociologues, théoriciens et chercheurs.
Il y a également la notion de rencontre dans l’art. Rencontre triangulaire (et oui, on en oublie souvent un…) artiste-oeuvre-spectateur (ou plus grossièrement appelé « receveur »). Mais je ne développerai pas le sujet car tu as déjà remarqué toi-même que tu avais oublié ce petit aspect de l’utilité de l’art… je te laisse donc le soin de compléter ta réflexion. (dsl mais là mes neuronnes sont lobotomisés et leur syndicat refusent que je continue à les réduire en esclavage de la sorte !!)
Tags: art, reflexion, utilite de l art
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