La société de l'émotion
Politique juillet 3rd, 2009

Les méfaits de la société de consommation, on connait: on est en plein dedans avec la crise qui en est la conséquence directe. Il faut néanmoins garder en tête que ce qui arrive n’est rien de plus qu’un coup de semonce annonciateur de bien pire. La décadence est toute proche.
Les deux phénomènes sont naturellement liés mais j’ai du mal à définir s’ils ont un lien de cause à effet. Toujours est-il que ce phénomène est assez récent: il ne doit même pas avoir un siècle.
Comment ça se manifeste? C’est simplement permanent. On bouffe à longueur de journées des images atroces. A la base, c’était surtout des photos mais le phénomène s’est grandement aggravé grâce aux vidéos. Il n’y a pas si longtemps, tout passait par l’écrit, le récit et les écrivains devaient se torturer pour réussir de magnifiques descriptions, pour stimuler et nourrir de la meilleure façon possible l’imagination des lecteurs. Aujourd’hui on se casse beaucoup moins la tête à lire de grandes descriptions quand on peut avoir des images ou des vidéos. Balzac et ses interminables descriptions est devenu chiant à mourir. Les gens préfèrent se taper un bon film ou un bon reportage (ou même des mauvais) plutôt que de faire l’effort de lire. Oui, c’est devenu fatiguant de lire… Et c’est bien triste, pas simplement pour la littérature ou pour une quelconque noblesse de l’effort. Non. C’est triste parce que c’est une véritable torture…
On pourrait trouver ça fantastique: nous ne vivons plus dans l’ignorance! Il suffit de regarder un film comme Il faut sauver le soldat Ryan ou Full metal jacket pour se rendre compte avec une certaine précision de ce que peut être la guerre. Il suffit de regarder les infos pour voir à quel point c’est moche de crever de faim, du sida ou d’une leucémie. On sait tous à quoi ça ressemble, tout ça, même sans connaître quelqu’un qui en a été victime. Cette connaissance est pourtant abominable.
Il y a peu de temps passait à la télé une publicité pour une cause humanitaire. On y voyait un type comme vous et moi qui se levait, regardait la télé, voyait la misère en Afrique, se préparait pour aller au boulot et marchait jusqu’à son travail, accompagné par un petit Africain faisant pitié. A la fin, le petit Africain disparaissait, symbolisant le souvenir qui s’estompe avec un message disant « Oublier c’est humain, agir aussi »… Quel message publicitaire atroce! Malgré la nuance qu’implique le slogan, son objectif est clairement de nous faire culpabiliser, de jouer sur notre bonne conscience. Evidemment vous allez me répondre que c’est normal, que ce spot est très juste. Oui mais il n’est pas seul ce spot! A longueur de temps on est harcelé, voire agressé par d’autres spots du même genre.
Bien sûr on ne peut nier les bonnes intentions de tous ces gens. Ce sont des altruistes qui se battent pour des causes justes. C’est une évidence. N’empêche qu’à moins d’avoir un coeur de pierre on finit sa journée en se disant qu’on est quand même bien égoïste! Les SDF qu’on croise dans la rue, les handicapés, le SIDA, le cancer, la mononucléose, les plaquettes, la famine, la guerre, les victimes du terrorisme, les victimes de crash, les accidents de bagnole… Chaque fois qu’on se fait plaisir, d’une façon ou d’une autre, il y a toujours une petite voix pour nous dire que c’est mal d’avoir acheté une console de jeu qui aurait pu vacciner des dizaines d’Africains ou d’Asiatiques, c’est mal de jeter un steak périmé qui aurait pu nourrir un Ethiopien. Si on ne se le dit pas soi-même, il y a toujours un spot de pub, un reportage, un article de journal ou une personne pour nous le dire. Et en même temps… c’est mal de ne pas consommer parce qu’en refusant de consommer on menace nos emplois! Il y a de quoi être le plus gros consommateur d’antidépresseurs au monde, non? Rajoutez à ça les messages sur les paquets de clope, la pression sociale pour les obèses ou les maigres, les fruits et légumes frais à consommer tous les jours, la malbouffe… La seule façon d’échapper à cette culpabilité omniprésente… c’est d’être une victime reconnue. Je souligne « reconnue » parce que si ce n’est pas le cas, si on ne voit pas que vous souffrez d’un cancer ou si vous n’êtes pas fringué juste avec des haillons, on continuera à vous harceler et même à vous insulter parce que vous refuserez de donner de l’argent ou du temps.
Il est donc impossible d’être heureux dans ce monde-là! A moins, peut-être, d’être un monstre sans coeur.
Tout le problème est là: ces émotions permanentes, souvent utilisées par les gouvernements pour justifier des guerres ou maintenir des tyrans en place (exemple flagrant avec George W. Bush pour ses guerres au Moyen-Orient) sont soutenues par des chimères. On crèvera tous. C’est comme ça. Il faut arrêter de se dire qu’il y a de la place pour tout le monde dans ce monde parce que c’est faux. On manque déjà de place. Les gens qu’on sauve de la famine finiront malgré tout par crever, de la famine ou d’autre chose. Il n’y a rien de plus vain que de lutter contre la mort parce que si on peut gagner une bataille, on ne peut pas gagner la guerre. On est passé du culte de la mort, avec des guerres perpétuelles ponctuées par deux abominables guerres mondiales qui n’ont pas fini de nous traumatiser, au culte de la vie, qui est d’autant plus meurtrier pour une raison simple: ce que l’homme refuse de faire, la nature le fera à sa place, sans prendre de gants. En refusant d’endosser la responsabilité de la mort, à force de refuser la mort, la nature finira par nous rappeler à nos devoirs en tant qu’êtres vivants, c’est à dire à nous exterminer comme un vulgaire virus qui rongerait son organisme.
A force de balancer des billets de banque à des gens qu’on ne connait pas pour des gens qu’on ne connait pas plus sans réelle garantie d’une quelconque efficacité, non seulement on ne soulage pas vraiment sa conscience puisque le flux d’émotions ne s’arrête jamais mais en plus on en arrive à léser les gens qu’on croise tous les jours, en bas de chez nous, dans notre famille, notre cercle d’amis. Et puis, le fait-on vraiment par pure générosité ou le fait-on simplement pour appaiser sa conscience, pour contrer les attaques qu’on subit tous les jours? Parce que finalement le fonctionnement psychologique est le même que pour la publicité classique: on nous attaque à grands coups d’émotions en espérant une réponse. Pour la pub, on crée des frustrations, des manques, des besoins, pour l’humanitaire on crée une souffrance qu’on ne peut appaiser que par l’action.
Décidément la télévision en particulier et les médias en général sont d’une violence inouïe, difficilement supportable.
Eteignez vos écrans et respirez un peu: vous n’êtes coupables de rien et vous n’avez aucune raison de ressentir des frustrations face à des chimères.
Tags: conscience, culpabilise, culpabiliser, emotion, evolution, images, media, occident, videos

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