Un autre monde est possible ?

- …

- Bon ben voilà tu as vu ce qu’il ne faut pas faire. Maintenant, tu vas me ramasser ça.

- Ok…

Mais comment elle a pu se retrouver manager de rayon, cette pauvre conne ? Et moi ? Qu’est-ce que je fous là ? Je me suis cassé le cul à passer une licence d’anglais, et voilà que je me retrouve à mettre en rayon des produits frais dans un supermarché merdique perdu en pleine cambrousse, et à suivre les ordres débiles de «madame Amanda». Quelle déchéance, j’te jure…

- Allez, allez plus vite ! Ca devrait déjà être nettoyé ! T’es un homme ou quoi ??

Il est une période pendant laquelle j’approuvais, j’embrassais même, totalement, le féminisme. Je trouvais ça absolument merveilleux d’enfin reconnaitre la place et les mérites des femmes. Je trouvais parfaitement normal qu’elles soient traitées comme nos égales, et parfaitement abject qu’on les traite avec mépris.

Il faut dire que j’ai été éduqué d’abord par ma grand-mère, puis par ma mère, avec un père toujours absent. J’ai donc entendu parler assez régulièrement de la guerre, et puis de l’excision, de la bourka… Des sempiternels reproches faits à mon père, dans son dos, pour me démontrer chaque fois quel monstre il était. Sauf qu’en réalité ma mère voulait simplement justifier artificiellement son statut de feignasse au foyer, justement parce que grâce au féminisme, les femmes au foyer sont devenues des fainéantes.

Féminisme mon cul ! Nous ne serons jamais égaux et c’est heureux ! Elles veulent l’égalité et elles râlent quand on les traite comme des mecs, dans le bus, à pas laisser notre place ou à jouer à touche pipi ! Enfin… Le problème c’est pas tant le féminisme que les féministes ; comme pour le communisme d’ailleurs.

Et me voilà face à face avec un autre effet pervers incarnée par une féministe frustrée à mort qui prend son pied à dominer l’employé mâle que je suis. Pas une journée sans qu’elle marche avec ses godillots sur mon ego et ma virilité. Pas une journée sans qu’elle ne jouisse de sa supériorité hiérarchique sur moi, un mec. Pas une journée sans qu’elle ne me provoque. A croire qu’elle aimerait que je lui prouve que je suis un homme, là, maintenant, comme ça, entre les crabes surgelés et les pommes noisettes ; que je la prenne sauvagement dans les yaourts, léchant son vieux corps tout plissé et recouvert de bifidus actif.

Ça me rappelle un article fort intéressant que j’avais lu, étant petit, dans Pif Gadget ou dans Le Journal de Mickey. Comment se déstresser quand on est timide et qu’on doit passer au tableau ? C’est tout simple, il suffit de s’imaginer que tout le monde est à poil, surtout le prof ! L’auteur de cette connerie semblait sûr de son coup. Je me souviens avoir essayé, mais sans succès. Et c’est seulement aujourd’hui que je me demande comment on peut écrire des ******ries pareilles dans un magazine pour gosse. Traumatisé le Claudio ! Vlà qu’une bonne dizaine d’années plus tard, pour me déstresser, je m’imagine en train de défoncer la pastille de ma manager au rayon «produits frais». C’est vrai ça d’ailleurs, qu’est-ce qu’elle fout au rayon frais la vieille, à nous expliquer qu’il faut dégager tous les produits périmés sous peine de nous faire nous-mêmes dégager ? Y aurait pas comme qui dirait un contre-emploi, là ? Voire un foutage de gueule ? En tous cas la technique de Pif ou de Mickey marche pas pour les gosses – faudrait déjà avoir quelques notions de sexualité pour que ça ait un quelconque effet, bande de pervers !!! – en revanche là, je me sens plus cool, déjà…

- T’as pas bientôt fini de rêver !!! Si t’en as marre de ton boulot ou que tu te sens pas capable de le faire, tu te casses ! Dans la journée, je te remplace moi !

Ouais… Le problème c’est que ça me fait aussi oublier le monde libéral de merde dans lequel je vis. C’est vrai. Je fais un boulot de merde que n’importe qui peut faire, et en ces temps de crise économique, des milliers de gens désespèrent de pouvoir s’esquinter le dos et se faire humilier à longueur de journée, comme moi.

Le pire, c’est que je vais sortir de là, avec le dos en vrac, comme tous les jours ; que je vais me plaindre pour évacuer la pression et trouver du réconfort chez mes amis ; et qu’on va encore me sortir «Ben c’est pas lourd un yaourt…». Le tout prononcé avec une gueule de con pas possible par une pauvre fille dont la seule ambition dans la vie est de se faire entretenir par son beau basané.

Pour me donner du courage, j’alterne les pensées positives. Je traduis l’heure en monnaie sonnante et trébuchante. Une heure = à peu près 7€. A la fin de ma journée j’aurai donc engrangé… Merde, combien ça fait 7×7, déjà ? Bon, on va dire une quarantaine d’euros. En deux jours je vais pouvoir me payer un jeu Playstation qui me permettra d’avoir l’illusion d’être quelqu’un d’autre. Un type qui a des super pouvoirs, à qui il arrive des trucs autrement plus intéressants que de foutre du beurre en rayon, en faisant bien gaffe à ce que les plus frais soient planqués derrière, et que les plus proches de la date de péremption soient sur le devant de la scène. Comment se faire bouffer par la société de consommation.

Et puis il m’arrive aussi, dès que l’occasion se présente, de fantasmer sur ma ptite caissière, qui est sympa avec ses yeux verts. Je m’imagine des scènes aussi lubriques que possible, le genre que je ne pourrais jamais réaliser. Je m’imagine avec la personnalité d’un acteur porno, peur de rien –ce qui est assez facile quand on est dans un film et qu’on sait pertinemment que ses partenaire(s) ont des kilomètres de queue au compteur et que rien ne les choquent, surtout payées comme elles le sont – lui racontant des ******ries à ses chastes oreilles. Je me demande si c’est une question de taille de bite d’ailleurs, cette assurance, qu’ils ont quand même dans la vraie vie parce que bon, faut déjà en avoir une bonne paire pour oser frapper à la porte d’une porn production ! Mais évidemment jamais je ne lui adresserai la parole à cette cochone virtuelle. Déjà parce qu’en cas de réussite il faudrait que je me trouve un autre fantasme, ce qui, dans cette petite boite, risque de devenir franchement pervers vu la gueule des candidates ! Ensuite parce que j’ai trop peur d’être déçu par un accent patois à couper au couteau par exemple, ou par une longue conversation sur le tuning. Et puis aussi et peut-être surtout parce que je suis du genre timide petite tapette de geek de merde…

- Bon tu me les avances les steaks ou je vais devoir aller les chercher moi-même ???

Ou alors je m’imagine que je la bute la vieille !!!!!! Que je lui fracasse sa sale petite gueule de parvenue contre une tête de gondole !!!! Putain elle fait son boulot aussi mal que possible, elle a un QI de steack haché à 0% de matière grise et elle se permet de la ramener!!!!!!!

D’un autre côté, qu’est-ce qu’elle peut faire d’autre ? Avouer son incompétence ? Si elle fait ça, elle dégage. Baratiner pour noyer le poisson ? Ca c’est un art pour lequel il faut quelques neurones. Ben non. Le plus simple c’est de passer son temps à gueuler sur le ptit nouveau. L’employé jetable. Elle me connait pas, me doit rien et en plus je suis un mec. Visiblement c’est son met préféré ça, le mec. Elle a du s’en prendre plein la gueule, pour pas dire autre chose, dans sa vie, la pauvre.

Journée terminée. Une de plus. Retour à une existence vide de sens. Enfin «retour »… Disons que ces sept dernières heures mon existence était aussi médiocre, mais j’avais autre chose à foutre qu’y penser. C’est le gros avantage de travailler : oublier qu’on existe à peine. Je me souviens de ma longue période de chômage. J’étais malheureux par obligation sociale. Quand on ne bosse pas, ceux qui bossent vous regardent avec mépris, jalousie et haine. Vos amis vous traitent à demi mots de fainéants. Alors on est obligé d’afficher une mine triste et de se plaindre. Le problème, c’est que devant un employeur, il faut aussitôt changer de mine. Si on a une bonne gueule de loser dépressif qui ne croit pas en lui, c’est mort, la place ira à quelqu’un d’autre. Résultat : j’étais complètement paumé. Je ne savais même plus ce que je ressentais réellement. Je ne savais pas si j’étais heureux ou malheureux. Ça pourrait être confortable de ne rien branler, rester chez papa, maman, poser ses pieds sous la table quand il est l’heure de bouffer… Seulement il y a aussi l’ennui. Sauf qu’il faut vraiment le vouloir pour s’ennuyer. On peut très bien créer une association ou en intégrer une, faire du sport, des activités artistiques, se cultiver et s’abrutir le crâne à grands coups de jeux vidéo.

Seulement, les parents, dans leur grand égoïsme, ne voient pas ça de cet œil. Certaines mères trouvent ça génial, de garder leur gosse à la maison aussi longtemps que possible. Mais là encore, il y a la pression sociale. Dur de supporter le regard ironique des «amies» qu’on rencontre quand on fait les courses au supermarché du coin. Evidemment, chaque fois, elles demandent des nouvelles, les putes. Elles comparent. «- Moi, mon fils il fait ceci, il fait cela. Et le vôtre madame Welsh ? Qu’est-ce qu’il devient ? Ha il lui faudrait une femme. Ça lui ferait du bien !» Ben ouais. On se barre de la maison entre vingt et vingt-cinq ans, on s’endette pour s’acheter une maison, on s’endette pour acheter une bagnole, on fait un gosse, on se prend un labrador, et après on n’a plus le choix, faut bosser, vaille que vaille, parce que notre pauvre petite existence merdique est intimement liée à celle de la femme qu’on finit par ne plus aimer mais trop tard, les légendes urbaines et nos hormones nous ayant convaincu que l’amour est éternel, et puis les gosses, qui finiront bien par s’occuper de nous quand on ne sera plus capable de le faire nous-mêmes, et puis à quelques banquiers, qui ne manqueront pas de nous latter la gueule au moindre impayé… C’est comme ça que ça marche depuis la nuit des temps, et ceux qui tentent d’échapper à cette règle finissent toujours par crever seuls et malheureux comme des chiens.

Un peu de punk rock ne me fera pas de mal. Il faut au moins ça pour supporter la lenteur de ce bus qui essaie sans conviction de me ramener chez moi, dans ce studio de vingt mètres carrés loué à un type qui passe la moitié de sa vie en vacances à l’étranger.

Un autre monde est possible. Il arrive. Je le sens. Tous les signes sont là. Il reste juste à le définir, ce monde…

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