Pétage de plomb

Jamais j’aurais cru qu’une sonnerie de téléphone pourrait être jouissive. Il faut dire que j’ai soigné la mise en scène. Ouais. Pour le coup, je dois dire que je ne suis pas peu fier de moi là. J’ai changé ma sonnerie, passant de Didier Super (qui n’est plutôt pas mal mais qui finit, comme tout, par devenir lassant) aux Sales Majestés. Et depuis ce matin, ça enchaine : «Les patrons, c’est comme des cochons. Ça ne mérite, oui qu’une volée de plombs. Et la seule chose que ça sait faire, c’est de piller ses propres frères !» J’ai quand même hésité. J’aurais pu mettre aussi «Je suis fier de ne rien faire». Mais non. C’est très bien comme ça. Juste jouissif. J’aurais juste passé ma journée à le contempler, ce téléphone portable. Un beau téléphone soit dit en passant. Un Nokia je-sais-plus-trop-quoi qui fait aussi lecteur mp3. Super pratique pour écouter de la musique dans le bus. Super pratique aussi pour personnaliser ses sonneries. Je suis vraiment super content de l’avoir. D’habitude je le maudis comme c’est pas permis, mais là…

A chaque sonnerie, j’imagine la gueule de la manager de rayon produits frais du magasin Champion. Ou alors le directeur mais ça me fait moins bander. Je l’imagine en plein casting pour rentrer au conservatoire de théâtre, passant de la fureur à la panique, en passant par le désespoir… J’imagine son ****** de rayon se vidant de plus en plus. Je l’imagine mettre la main à la pâte et s’exploser le dos et les mains pour éviter l’inévitable Bérézina que mon absence non prévue et non justifiée aura engendré. Je l’imagine, son vieux corps inbaisable recouvert de yaourt pourri, de fromage infect, subissant les remarques et les plaintes des clients. Je l’imagine me maudissant comme on n’a jamais maudit quelqu’un.

La belle leçon que voilà… Je lui ai rappelé silencieusement à quel point ce ****** de métier peut-être difficile, et ses quinze appels en à peine quatre heures me prouvent de façon retentissante que l’employé jetable et incompétent que je pouvais être, était en réalité tellement indispensable. Hier elle parlait de me virer, m’expliquait qu’il lui suffisait d’une demi-journée pour me remplacer. Et aujourd’hui, hein ******** ? Tu me veux ? Tu me désires, n’est-ce pas ? Même mon ex, quand je l’ai plaqué, n’a pas fait sonner mon téléphone avec un tel acharnement (je me souviens que pour le coup j’avais mis comme sonnerie «Ne me quitte pas», du grand Jacques, évidemment).

Quelle mémorable journée, vraiment ! Mais il faut aussi se souvenir de la veille. Un jeudi comme tous les autres, si on exclue cette horrible douleur dans le dos, à force de porter des palettes à bouts de bras. Je suais comme un porc, insensible au froid, en total décalage avec les clients qui frissonnaient à chaque passage. Et l’autre qui me sort, en fin de journée, alors que je venais de me trainer une palette d’eau d’un bout à l’autre du magasin et que je galérais comme un mort pour la caler à sa ****** de place : «- Franchement, tu fais vraiment aucun effort…» J’ai tout lâché. Je lui ai demandé plusieurs fois de me regarder. Je voulais qu’elle sorte de son trip et qu’elle voit la réalité. Je voulais qu’elle me regarde, qu’elle aie devant elle mon visage déchiré par la fatigue, trempé, écarlate, et qu’elle me répète sans ciller sa connerie. Mais non. Même pas un regard. Je n’existais pas pour elle et elle s’est barrée en emportant, une fois de plus, ma possibilité de révolte.

La rage au fond du cœur.

La moindre des choses quand on fait un boulot de merde comme celui-là, c’est de fermer sa gueule. Je ne parle même pas d’encouragements, de tape sur l’épaule, de la considération, tout ça. Non, juste fermer sa gueule. Un petit coup de fouet de temps en temps, d’accord. Faire des critiques constructives, ça va sans dire. Mais dire à un type épuisé qu’il ne fait pas d’effort…

J’ai commencé par passer ma rage sur les packs d’eau. Une bonne série de coups de poings et de lattes. Valait mieux les packs d’eau qu’un procès. Et puis c’est une bonne technique pour retrouver un peu de lucidité.

Ensuite je me suis acquitté de ma tâche, tout en réfléchissant à un moyen de lui faire ravaler son féminisme. J’avais besoin d’un moyen infaillible et immédiat. Sur le coup, j’ai pas trouvé. J’ai trouvé autre chose. Plus vil, plus pervers. D’ailleurs le moyen en question s’est présenté tout seul à moi, et, faut le dire, il ne demandait que ça !

J’avais travaillé le terrain pendant des mois. Normal en même temps ! Quand un fils de prolo comme moi, issu d’une famille qui a passé sa vie à se faire baiser par des patrons obnubilés par le profit et les chiffres se retrouve face à une bombe qui se trouve être la fille du directeur d’un ****** de supermarché…

Quand je l’ai vu, alors, j’ai pas pu m’empêcher de penser politique. Non mais c’est vrai : la grande distribution c’est quand même le symptôme pur et dur d’une société qui va mal. Ils sont tous rassemblés là, les problèmes de la France et de l’occident en général. Quand on se promène là-dedans, on ne voit que des marchandises, des produits qui se battent en duel en permanence pour être le plus attractif. Même les plus ignobles. Tout est science. Science du chiffre, du calcul. Tout est calibré pour plaire, faire plaisir, calmer nos frustrations engendrées par un ras de marée de publicités. Quelle différence entre un album de prétendue musique pondue en une journée sur un ordinateur par un type qui n’a aucun véritable talent et qui ose se plaindre que les gens le téléchargent, ce qui est déjà un immense honneur, et une salade trop verte pour être honnête ? Quelle différence entre ça et le malthusianisme, ou même le nazisme ? Hitler avait basé sa théorie et sa solution finale sur la science. Les juifs, pour lui, n’étaient finalement que des chiffres, des statistiques, des éléments sociaux. Il a créé des usines pour assainir le monde. Là c’est pareil, les clients sont des chiffres, des statistiques pour lesquels des employés qui sont autant de données économiques doivent se battre, entre eux, pour les augmenter, quitte à leur pourrir la vie en amont pour mieux les satisfaire en aval. A Auchan c’est «la vie, la vraie», «Avec Carrefour, je positive!». C’est-à-dire qu’ailleurs tout est vraiment pourri. Ailleurs, c’est la vie, la fausse. Sans Carrefour, je négative. C’est insidieux mais ça joue sur notre moral, toute cette pub qui ne cesse de nous agresser, de nous expliquer, par tous les moyens les plus détournés et les plus scientifiques possibles, qu’on est vraiment des merdes de ne pas consommer tous ces produits inutiles. Et puis le monde tourne autour de ces ******ries. Avant, chaque objet, chaque met avait une valeur, chaque être humain aussi. Aujourd’hui ce sont ces grandes surfaces qui fixent tout : les prix, les valeurs, le pouvoir d’achat –ce fameux pouvoir qui semble déterminer notre taux de bonheur-, l’insertion et la cohésion sociale, et donc les salaires, aussi. A quoi bon trimer si on ne peut pas se payer un écran plasma pour Noël ? Ce sont eux aussi qui font les guerres et les paix dans le monde, parce qu’il faut bien maintenir une partie du monde en esclavage pour que les français puissent avoir la force de râler sur leur pouvoir d’achat et l’impossibilité qu’ils ont de nourrir leur ****** de labrador avec du Canigou.

C’est donc en pensant à tout ça, en pensant à son père, en tant que produit marketing et en même temps en tant que consommateur que je me suis sodomisé la jeune Karine au fin fond de la réserve, entre les CD de Cindy Sander, une pauvre fille plus douée en marketing qu’en chant, exploitée jusqu’au trognon par le monde qu’elle avait voulu à la fois séduire et baiser, et les DVD de Rambo 4 ou 5. On était surtout pile poil dans le champ d’une magnifique caméra directement reliée au bureau du paternel que je savais présent pour ce direct live, le direct live de sa vie, auquel il ne manquait cruellement que le son ; et c’est vraiment dommage parce qu’en plus d’un porno digne des meilleurs John B. Root il aurait aussi pu assister à un véritable opéra. Je subodore vaguement avoir été le premier à traverser ce damné orifice mais je suis à peu près sûr que je ne serai pas le dernier. A ce propos je me demande bien pourquoi les religions monothéistes interdisent aussi strictement un plaisir pareil alors qu’en plaçant aussi près l’un de l’autre ces deux lacunes il est manifeste que Dieu a tout fait pour qu’un jour ou l’autre on finisse par se planter. Perso, je pense qu’il a fait ça pour nous simplifier la vie, pour nous offrir une alternative plus que convenable à la contraception, et ainsi nous éviter de nous pourrir la vie avec des mioches accidentels.

Je me demande quand même s’il n’a pas fini par apprécier le spectacle, le paternel, vicelard comme je me l’imagine. En tous cas, ça a du gamberger sévère dans sa ptite tête. Me virer, c’aurait été avouer à tout son personnel que sa fille s’était faite sodomiser dans sa réserve. Et puis il aurait aussi du la virer. Je me demande aussi si sa charmante fille n’était pas au courant pour la caméra. Au-delà de la communion corporelle, il y avait peut-être aussi une communion de l’âme. Elle avait peut-être autant que moi envie de le faire chier. C’est à peine si elle était sortie de l’adolescence, la ptite. Quelle belle façon d’expliquer clairement à son père, nécessairement autoritaire autant que protecteur, qu’elle était désormais majeure et qu’elle faisait ce qu’elle voulait de sa vie et de son cul. Dans tous les cas, j’avais le profond sentiment de rendre service, à elle comme à la société, et j’en étais ravi jusqu’à l’orgasme.

Après l’avoir consommé jusqu’au déchet organique, j’ai décidé de jouir sur Cindy Sander, parce qu’après tout ça reste un luxe, une forme de classe qui n’est pas offerte à tout le monde, au vu du peu de CD qu’elle a pu vendre. Et puis j’ai contemplé mon méfait, pantelant ; me rendant compte que je ne l’avais jamais considéré que comme un objet de consommation. Elle était sublime, même dans cette position. C’est fou ce que ça peut changer un homme, une éjaculation. Elle était tellement sublime que j’en ai eu la nausée. Je m’étais vidé de mon cynisme et de ma révolte, aux dépends d’un être humain avec qui j’aurais pu passer au moins une partie de ma vie.

J’avais pris l’habitude des grosses, parce qu’elles baisent comme si leur vie en dépendait, cherchant à compenser leur handicap par un niveau de cochonceté qui peut même concurrencer le mien. Et là j’avais devant moi un petit corps fluet et bronzé. Une sorte de petite sauvageonne digne des meilleurs mangas, au regard bleu plein d’ambigüité, du genre qui dit «non» tout en te caressant la verge; suffisamment agaçante pour te rendre dingue et accro, comme n’importe quelle bonne drogue. Le genre à te faire prendre ton pied et à te lâcher comme une vieille merde, avant de te reprendre, pour d’obscures raisons. Ses longs cheveux noirs ondulaient sur son dos, baigné d’une sueur qui rendait sa peau luisante et d’autant plus désirable. Ma victoire était totale. Ma virilité était passée à la télé. Ma fierté, mon honneur aussi. Et j’allais laisser plantée là une fille qui ferait se damner des millions de personnes avant même de savoir si elle était au courant que la Terre était ronde ou pas.

Et ce matin, bien évidemment, sans prévenir personne, je ne suis pas allé bosser. Je suis fier, heureux et au chômage. Cette sodomie m’aura quand même bien foutu dans la merde…

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