De la difficulté de vivre avec moi
Mon nombril août 4th, 2009
Au premier abord, je suis absolument insignifiant. Parce qu’il faut bien trouver du boulot dans un monde en crise, j’ai abandonné la casquette et l’excentrisme. Je porte un jean, des baskets, des pulls achetés au Stock Américain… J’ai les cheveux courts, sans la moindre trace de folie. J’ai une Peugeot 106 rouge, l’une des bagnoles les plus communes au monde. Être politiquement correct, être moyen en tout, ne pas faire de vague pour ne déplaire à personne: le bon garçon. C’est un peu comme tous ces best sellers façon Da Vinci code, insignifiants et édulcorés à mort et qui du coup plaisent à tout le monde.
Ho bien sûr j’ai aussi un tatouage… mais je me suis arrangé pour qu’il ne dérange personne, bien planqué sur mon deltoïde droit, il faut que je sois torse nu pour le faire apparaitre. Et ce scorpion, cette sale bête caché sous des vêtements, des apparences est grandement symbolique, il est ma personnalité, planquée sous des apparences, des principes, des angoisses, une insécurité et une incertitude permanente.
Au niveau du comportement, je pense qu’on me voit comme quelqu’un de lunaire, deux de tension, toujours crevé, toujours calme… et il y a du vrai dans tout ça. Seulement je fais un boulot de boy scout. Il faut toujours rester calme, ne jamais perdre son sang froid, rester poli, avec un langage soutenu… Je dois être exemplaire, celui qu’on doit imiter pour avoir une vie sociale réussie et épanouie. Quel chiotte! Le résultat est que l’écrivain que je suis accumule la frustration pour pouvoir vivre. Parce qu’il faut faire des efforts surhumains pour se retenir de rire face à tout ce petit peuple qui défile devant moi, ce petit peuple qui ne s’encombre pas d’une culture qui ne fera pas le ménage ou qui ne vissera pas des boulons à leur place, ce petit peuple qui souffre de ne pas rentrer dans le petit écran et qui se bourre la gueule ou se drogue pour combler le décalage pour eux-même et l’agrandir pour les spectateurs de leur déchéance. Alors oui c’est drôle, déprimant, révoltant, énervant, stressant, vivant enfin! Et il ne faut pas broncher. Rester stoïque et faire son boulot. J’y arrive mais je commence à développer des tics, que je parviens de moins en moins à réprimer, et quand je rentre le soir j’ai besoin de cracher tout ce que j’ai retenu, parce que les tics ne suffisent pas. J’ai besoin de ****** de bordel de merde. J’ai besoin de hurler « Putain mais quelle bande de *******s, meeeeeeeeeeerde! » C’est une question de survie.
Alors évidemment calme et deux de tensions, mon cul.
Pour le lunaire, c’est autre chose.
Je vais vous donner une idée de là où je vis par l’esprit.
Il faut bien comprendre que quand je vais chier, je prends avec moi un bouquin qui me permet de réviser ma grammaire ou mon vocabulaire, au pire je prends un magazine genre Marianne mais généralement il faut que ce moment primairement indispensable soit optimisé A MORT.
Quand on me parle, qu’elle que soit la personne, je me représente mentalement chacun de ses mots, corrigeant ce qu’il y a à corriger, reformulant au besoin, analysant le moindre lapsus ou jeu de mot volontaire ou pas. Sans vraiment le vouloir, je m’attache plus à la forme qu’au fond. Plus exactement, je m’attache d’abord à la forme et ensuite au fond. Ca me prend du temps, tout ça. Alors forcément, j’ai l’air dans la lune et dans une certaine mesure, j’y suis.
Parfois, il m’arrive de corriger une personne qui commet une erreur de syntaxe. C’est rarement pour faire mon chiant, c’est juste que la faute m’a tellement arraché le coeur et le cerveau que ça part tout seul, je pense à voix haute, culpabilisant immédiatement parce que j’ai tout de même conscience que c’est particulièrement chiant.
Il arrive aussi que mon interlocuteur me sorte un mot que je n’ai pas entendu depuis des lustres. Pour moi, ça s’appelle un moment de bonheur. Je suis VRAIMENT heureux de retrouver ce mot après aussi longtemps, peut-être plus que lorsque je retrouve un ami d’enfance. Quand ça arrive, c’est une pulsion: j’arrête la conversation et je manifeste mon bonheur de retrouver ce vieux compagnon. Je ne peux pas faire autrement que de remercier la personne qui me l’a ramené. J’imagine que ça doit sembler particulièrement étrange.
Autre cas de figure: mon interlocuteur sort un mot que je ne connais pas et que je n’arrive pas à définir, même en essayant le bon vieux coup de l’éthymologie. C’est pour moi un grand moment de désespoir parce que je me dis que je ne suis pas encore au point, pas encore mûr. Je suis comme un gamin qui rêve d’aller chercher le pot de Nutella dans le compartiment du haut du buffet, tout seul. Ca ne dure pas, ce désespoir fait assez vite place à une certaine euphorie, ravi que la route soit encore longue et que j’ai encore tant de nouveaux amis à rencontrer.
Dans une journée ordinaire il m’arrive régulièrement de repenser en boucle à un événement plus ou moins anodin. Je le décris, d’une manière, d’une autre, encore une autre pour le rendre plus intéressant, plus percutant, j’en modifie des éléments, je le transforme en littérature mentale. Souvent aussi, je fais ça avec des dialogues. Soit que je rejoue des dialogues déjà joués dans la réalité, avec des collègues, des amis, n’importe qui en les améliorant, parce que je les juge mauvais; soit des dialogues futurs qui auront lieu ou pas; soit des dialogues totalement fictifs. Je passe une bonne partie de ma vie à la rendre mentalement plus littéraire.
Le matin, si la nuit a été merdique, ce qui est très souvent le cas, je déprime parce que je sais qu’une fois ma journée terminée je ne serai pas capable d’écrire.
La nuit, quand je décide enfin de me coucher, je me raconte des histoires pour m’endormir. J’écris la suite de mes oeuvres, je corrige, j’analyse ce qui a déjà été fait, je tisse d’improbables toiles sémantiques, je me mets à la place de mes personnages, j’imagine… Ou alors je pars dans des délires où je suis quelqu’un d’autre, ce qui aboutira peut-être à d’autres oeuvres. Le problème c’est que je ne fais pas dans le genre Bisounours alors en général ça a tendance à m’empêcher de dormir pendant de longues heures, mais je ne peux pas faire autrement.
Comme je ne fais pas dans le Bisounours, je me représente la vie en deux dimensions: le comique et le tragique. Il n’y a donc que très peu de place pour l’amour, et ça c’est vraiment emmerdant. Les « je t’aime » faut me les arracher; ça leur donne d’autant plus de valeur mais en même temps les scènes d’amour banales me foutent mal à l’aise, je me sens comme dans un épisode des Bisounours, quelle horreur! Le résultat c’est que je suis toujours obligé de foutre en l’air l’ambiance en sortant une connerie ou en faisant le con. Au début, c’est rigolo, au bout d’un moment c’est franchement casse couille pour l’autre, et ça me rend d’autant plus mal à l’aise. Seulement dans mon univers en deux dimensions, si ce n’est comique, c’est nécessaire tragique… C’est quand même une sacrée merde d’être timbré comme moi, hein?
Alors pour ceux qui ont ou auront l’occasion de me rencontrer, vous saurez maintenant à peu près où je serai quand je vous donnerai l’impression d’être dans la lune… Peut-être serai-je en train de jauger si cette scène serait intéressante dans une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre, si vous feriez un bon personnage ou s’il y a un moyen de rendre tout ça plus… littéraire.
Vous saurez également pourquoi je suis crevé en permanence…
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