Je ne vais pas faire de mon cas une généralité. Je ne suis pas comme tout le monde, je suis un individu, unique. Ceux qui me connaissent personnellement ont l’impression que je règle mes comptes dans la Guerre sainte, c’est-à-dire que j’y raconterais ma vie. A la fac, j’ai très vite et douloureusement appris que plaquer la biographie d’un écrivain sur son texte est une erreur fatale.

On ne peut pas créer à partir de rien. On ne peut que transformer. C’est comme ça, c’est un fait. Dernièrement, je me suis lancé dans un chapitre de la Guerre sainte au cours duquel Claudio connait sa première expérience homosexuelle. En ce qui me concerne, c’est une expérience que je n’ai jamais vécu. Pourtant, cette scène est un puzzle d’autres scènes réellement vécues : mon premier flirt, mon dépucelage, certaines conversations avec des bisexuels, des homosexuels, des expériences vécues avec mes ex… Tout écrivain doit être capable de faire la part des choses. Ma vie, tout le monde s’en fout royalement. De la même façon, la mort de la fille de Victor Hugo, Léopoldine, tout le monde s’en tape. Pourtant, il a écrit de nombreux poèmes dans lesquels il parle de sa fille, de sa douleur, de son deuil… Ce qui est intéressant, c’est ce qu’il en fait. Le vécu, l’expérience est un matériau que l’écrivain façonne comme il le veut. Pour Hugo, c’est l’occasion de parler non de son deuil mais du deuil, tout court. C’est l’occasion pour lui de s’adonner au romantisme, de nous montrer comment on doit évoquer le deuil quand on est un poète romantique, comment on doit versifier la douleur. Mais ce n’est pas de l’autobiographie, surtout pas ! C’est de la poésie. C’est de la fiction. Ce qu’il écrit n’est pas vrai, ses sentiments sont travestis, arrangés pour mieux passer, artistiquement parlant.

Si vous trouvez que l’histoire de Claudio ressemble à ma propre histoire, c’est que j’ai réussi mon pari : vous faire avaler des couleuvres. Ça signifie tout simplement que mon histoire est réaliste, crédible, tellement crédible qu’on la confond avec la réalité. Seulement, cette histoire est en travaux. Mes personnages se construisent au fil du récit. Pour le moment, je suis plus ou moins obligé d’y mettre des gros bouts de ficelle, des échafaudages. Pour le moment, je suis pleinement conscient qu’il est truffé d’incohérences, d’ambigüités, d’approximations… Les premiers chapitres sont particulièrement courts parce que je ne maitrise pas encore les personnages, tout simplement, et je n’ai pas envie de les maitriser tout de suite. Je connais l’histoire, je connais vaguement mes personnages mais plus j’avance et plus ils se découvrent. Je me rends compte en écrivant de la nécessité d’incorporer tel ou tel passé, telle ou telle connaissance, tel ou tel look, alors en attendant je leur ai greffé des bouts de ma propre vie, que je virerai ou pas par la suite, suivant les besoins.

Vous voyez que la notion de règlement de comptes passe largement derrière les considérations esthétiques. Vous voyez aussi que ma propre vie n’est vraiment rien de plus qu’un matériau dont je me sers pour aider mon histoire à tenir debout, je n’ai pas plus de considération pour elle que pour un vulgaire échafaudage.

D’aucuns peuvent aussi avoir peur des conséquences psychologiques de l’écriture d’un tel récit, parce que justement je me sers de passages plus ou moins douloureux de ma vie, parce que je me fais passer derrière mon récit. Mais il faut remettre les choses à leur juste place. Certes, la lecture d’un bouquin peut avoir des conséquences psychologiques, de la même façon que n’importe quelle discussion, conférence, débat. Un exemple parmi d’autres : le Coran. Psychologiquement, je n’ai jamais rien lu d’aussi violent. A longueur de Sourate : la carotte et le bâton. C’est un livre conçu pour semer le doute dans l’esprit du lecteur. Quand on referme ce livre, on a le choix. Soit on est sûr que c’est des conneries, soit il subsiste un léger doute, et si ce doute s’insinue, c’est terrible parce que toute sa vie on pourra se dire «Et si c’est vrai cette histoire ? Je risque de gravement morfler une fois mort…» Oui, ça peut être douloureux d’écrire.

A une époque, j’envisageais sérieusement d’écrire un «tombeau d’encre» pour une amie décédée d’un cancer. J’ai renoncé pour plusieurs raisons. La première, c’est que c’aurait été beaucoup trop douloureux pour moi. Passer des mois à penser à elle, à son histoire… c’était la dépression assurée. La seconde et principale c’est qu’artistiquement ça n’avait absolument aucun intérêt. En conclusion, j’aurais passé d’interminables mois à me torturer pour lui rendre hommage et au final, seule une poignée de personnes se seraient retrouvés intéressés par ce bouquin, forcément glauque, morbide, douloureux. Une démarche aussi inutile qu’un interminable deuil. Ce n’est sûrement pas ce qu’elle aurait voulu. Je pense que ce qu’elle aurait voulu c’est tout simplement qu’on passe à autre chose, qu’on ne la traine pas derrière nous comme un boulet.

En revanche, dans la Guerre sainte, je parle d’elle, d’une certaine manière. Le personnage de Ben, c’est elle, Marie, sauf que c’est complètement autre chose. Marie est morte et Ben est immortel. Ben est un garçon. Ben n’a pas du tout la même vie que Marie. Bref, vraiment rien de comparable, sauf que je me suis servi du matériau «Marie» pour le créer. Là aussi je me suis servi du deuil de Marie pour parler du deuil tout court et de la mort en général, et par extension de la vie… Marie n’est qu’un matériau dans cette histoire, associé avec beaucoup d’autres, mythologiques, issus de manga, issus de mon expérience personnelle… Le but n’est plus de trainer Marie comme un boulet, mais d’en faire autre chose. Au lieu d’en faire un monstrueux mort-vivant, un cadavre puant et ambulant, je l’ai réincarné en totalement autre chose. Ça ne me pose donc aucun problème d’écrire son histoire puisque je ne suis pas obligé de m’assoir à côté d’un cadavre chaque fois que j’écris et de remuer des souvenirs douloureux. C’est plus ou moins la même chose pour le personnage de Claudio. Parfois j’aimerais être ce personnage, mais d’un autre côté, je connais la suite de son histoire et ça me fait tout de suite beaucoup moins bander. Et puis après tout, je suis plutôt pas mal à ma propre place, moins rock n’roll, parce que ce n’est pas une fiction, pas de la littérature mais bien rock n’roll quand même malgré tout.

Sommaire

Tags: , , ,



Reader's Comments

  1. Alexandre L. | août 25th, 2009 at 17:57

    Une belle analyse du processus créatif. J'eûs développé mon propre point de vue, mais je manque de matière et de temps. Je reviendrai, donc.

    Reply to this comment
  2. marcanciel | août 25th, 2009 at 17:58

    Ce serait avec plaisir que je comparerais parce que j'ignore s'il y a des différences, grosses ou petites et ça peut être extrêmement intéressant.
    Quand tu veux donc. ^^

    Reply to this comment
  3. Alexandre L. | août 26th, 2009 at 21:49

    Pour ma part, au delà des quelques questions qui planent sur l'origine du processus créatif, toute création m'apparaît comme autocréation du créateur.

     

    Le créateur risque son être dans l'aventure de la création de l'oeuvre. D'une part parce que son oeuvre se crée en lui, elle le crée par la même et enrichit le contenu de sa personnalité propre en dévoilant des possibilités qu'il n'aurait pas soupçonnées en lui autrement. D'autre part, parce qu'il surmonte la contradiction entre l'agir et le pâtir, qui constitue la forme de l'acte créateur de l'oeuvre, il se crée lui-même comme un Soi un et libre et fait naître, dans l'individualité qu'il est, la personne qu'il a à être.

     

    Mais on ne sculpte sa propre statue qu'en oeuvrant dans l'oubli de soi-même. Cette création du soi par soi n'a donc rien d'un Culte du Moi, l'homme ne se crée que par le jugement négatif qu'il porte sur lui-même en découvrant l'inadéquation entre son être donné et ce qu'il doit être. Mais cette création de soi est prise dans la contradiction de la négation de soi et de l'affirmation de soi. Cette tension se dépasse dans la joie – il faut lire Bergson – lorsque l'homme fait et comprend que la négation de soi n'est que l'envers d'une affirmation plus authentique de soi, que la rupture avec soi est au service d'un souci de plus grande fidélité à soi, au Soi personnel qui est en germe dans le Moi individuel.

     

    C'est je pense ainsi que s'oriente la réflexion désormais : peu importe où l'homme entend creuser sa création, doit-elle toujours le conduire à lui-même ?

    Reply to this comment
  4. marcanciel | août 26th, 2009 at 22:26

    Houla… A la première lecture j'ai rien compris
    mais à la deuxième c'est bon, j'y suis! Et c'est vrai que mes
    personnages sont des parties caricaturées de moi. Ben, par exemple, est
    sans doute ce qui me manque. C'est un guerrier, un type qui fonce et
    qui se pose des questions une fois qu'il a tout défoncé, alors que moi
    c'est exactement l'inverse. Il y a aussi la délicate question du
    pseudonyme qui n'est pas du tout anodine chez moi. Il y a un sens
    profond à ça et ce n'est pas du tout pour faire comme tout le monde ou
    simplement parce que ça me plait. Toute une problématique liée au moi,
    à mon identité se planque derrière.

    Reply to this comment

Leave a Comment