La vie et la mort dans le même corps
Je me rends compte que ça fait 10 ans. 10 ans que ce légume hideux et malfaisant dévore ma vraie grand-mère, celle qui m’a élevé. Un peu de maths: j’ai connu ma grand-mère à peu près 18 ans, ce légume 10 ans. Ce sont les dix dernières années, celles qui effacent les premières. Maintenant, et depuis déjà un moment, quand je pense à elle, je pense à ça, ce truc, informe, qui refuse de mourir, qui refuse de vivre. L’image de ma vraie grand-mère, les vrais souvenirs sont comme un tableau exposé non stop à un soleil de plomb: devenu terne, difforme, brumeux, fantomatique…
Je vais toujours la voir. Je me recueille auprès de ce qu’il reste d’elle, comme on se recueille sur une tombe. J’y vais pour m’excuser, j’y vais pour lui faire des reproches, j’y vais pour essayer de me retrouver moi-même. Remonter jusqu’aux racines pour identifier la plante; mais les racines sont pourries…
Voilà le résultat de la conception de la vie, des principes, de la morale, des conseils qu’elle m’a inculqué pendant 18 ans. Se retrouver seul dans une maison de retraite qui diffuse NRJ à fond de balle dans les couloirs, et n’être plus capable de râler pour qu’on baisse ou qu’on coupe cette hérésie. N’en avoir même plus la volonté. Ne même plus se rendre compte qu’il s’agit d’une hérésie. Recevoir la visite, de temps en temps, de quoi? 2 personnes? 2 personnes qui ont réussi à tenir 10 ans comme ça? 2 personnes qui n’y croient même plus. Recueillement, devoir moral, principes… Vanité de tout cela; comme de la vie, comme de la vie qu’elle voulait que je vive. L’absurde.

It’s better to burst out than to fade away…

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