couverture d'ARLIT


Dans la série des articles d’utilité publique, voici la critique d’un autre bouquin estampillé L’Oie plate, et qui devrait également figurer en bonne place dans la bibliothèque de chaque écrivain : L’Arlit et Cie.

Sous ce nom bizarre se cache l’équivalent d’Audace pour les revues littéraires. En effet, un écrivain un tant soit peu logique, avant de s’attaquer avec sa bite et son couteau au monde de l’édition, doit rentrer parla petite porte et faire ses armes grâce à de courts textes, nouvelles, contes et voir ce que les revues littéraires en pensent.

C’est une démarche qui est humble et intéressante dans la mesure où c’est une bonne technique pour démarrer un réseau dans le petit monde de la littérature. Quand on sait que bon nombres d’éditeurs ont leur propre revue, on comprend de suite l’intérêt de leur envoyer de petits textes.

Je rajouterai à cela qu’écrire un roman est une entreprise très longue, compliquée et fastidieuse. Si cette entreprise se solde par un échec, un refus systématique et catégorique de tous les éditeurs, ça peut faire très mal au cul ! C’est un coup à laisser tomber l’écriture à jamais.Alors qu’en passant par les revues, on prend nettement moins de risques,l’investissement est moindre, tout se fait progressivement, naturellement… On prend confiance et contact, en douceur.

Seulement, les revues littéraires ne se trouvent pas chez le libraire du coin et bon nombre de gens croient que cela se limite à une poignée… Grave erreur ! Il en existe à peu près autant que des éditeurs,c’est-à-dire des centaines ! On les trouve sur Internet, dans des librairies spécialisées, sur leur lieu de production… Bref elles sont cachées parce que généralement lues par une minorité, limite une élite intellectuelle !Il faut donc fouiller pour les trouver.

Et c’est là que L’Arlit intervient. Ce bouquin vous évite tout simplement de passer de longues heures à fouiller le Web à la recherche de LA revue qui correspond à votre style, votre genre et tout ça.

Pour chaque revue répertoriée, vous avez une petite fiche  descriptive, comme pour Audace, qui permet de cibler vos envois et de connaitre un peu mieux chaque revue.

A titre perso, c’est comme ça que j’ai commencé. Je peux donc vous citer quelques revues sympathiques qui méritent d’être connues :

-       - Les Hésitations d’une mouche, tout d’abord, menée par une équipe très ouverte, très sympa, qui s’est fixé comme objectif de donner leur chance à de jeunes auteurs qu’ils jugent talentueux.

-       - Mil’feuilles par chemin, publiée par le Cepal, association très humaine qui fait beaucoup pour la belle littérature.

-       - Les Nouveaux Cahiers de l’Adour, le site n’est pas encore terminé mais il s’agit également d’une très belle revue qui m’a fait l’honneur de me publier.


N’hésitez surtout pas à en acheter quelques numéros, pour voir à quoi ça ressemble au moins…

Sinon je m’en suis acheté deux autres, je vous en ferai la critique très bientôt.

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-          Et Binbin ? Elle est où Binbin ?

-          (Morte depuis au moins quarante ans…) Elle est dans la cuisine… Elle prépare à manger… (Dire qu’elle me reconnaît même pas !)

-          Il faut que j’aille à la Poste retirer des sous.

-          Pas la peine. Tu n’en as plus besoin maintenant.

-          Ben si ! Comme ça je pourrai donner son dimanche à Michaël, et à Céline aussi.

Cécile, pas Céline. De vieilles pensées habituelles, presque de vieilles obsessions, voilà tout ce qu’il te reste à toi qui as fait de moi ce que je suis. Tu m’as tout appris : sais-tu encore ce qu’est un médecin, cet étrange insecte que je revois dans le creux de ta vieille main ? Sais-tu encore qui était ce Jésus que tu vénérais presque autant que moi ? Te souviens-tu encore de la légende de la sainte vraie croix de Douchy ? Te souviens-tu des visages de ces soldats allemands qui ont envahi jusqu’à ta maison et de toutes ces histoires d’une guerre que j’ai mis des années à comprendre ?

Parfois, je sombre dans le pathétique et me dis que tu as de la chance de te vider ainsi avant de mourir en douceur, sans comprendre, comme une fleur se fane ; c’est peut-être une suprême récompense offerte par ton Dieu : la purification absolue de tout péché, de toute passion, de toute souffrance.

Mais d’autres fois je me dis que c’est une malédiction de sortir ainsi de la vie, de perdre le contrôle jusqu’à se chier dessus, de perdre sa dignité et son humanité.

Je sombre même, encore, dans l’égoïsme en me réfugiant dans le conditionnel : « Si elle était encore là, tout ça ne serait pas arrivé. »

Mais non. Tu n’es déjà plus là, perdue dans un espace-temps dépourvu de futur et même de présent. Un espace-temps où seul persiste un éphémère passé qui fait office de présent et d’avenir. Un espace-temps où chaque lieu, chaque objet, chaque personne est interchangeable à volonté, une volonté à moitié détruite qui ressemble à un chaos. Pour elle je ne suis rien d’autre qu’un rêve dont elle ne se réveillera jamais malgré mes absurdes efforts à lui parler, à tenter de la raccrocher à la réalité. Pourquoi d’ailleurs ? J’y tiens donc tant que ça à la réalité, moi ? Et si j’y arrivais, comment lui raconter qu’entre-temps je me suis mis à fumer, à boire– sans doute pour combler le vide d’ailleurs, c’est dire son importance ! -, qu’à vingt-cinq ans je ne suis pas marié et je n’ai pas de travail. Comment lui dire que son cher cousin est mort, que ses deux fils l’ont abandonné, considérant sans doute que ce vieux bout de viande pourrissant et vide n’a plus aucun intérêt – peut-être ont-ils raison mais mon entêtement, aussi absurde soit-il, prouve mon amour, ma fidélité, et, surtout, mon total désintéressement ; ou peut-être simplement mon orgueil -, que sa maison est une ruine inhabitable qui ne lui appartient même plus ? Non, je crois qu’il s’agit réellement d’une bénédiction, mais j’attends malgré tout sa mort avec impatience et appréhension. J’aimerais être libéré une fois pour toutes de cette souffrance, de ce passé et de cette épée perpétuellement sur ma tête ; chaque sonnerie de téléphone inattendue est pour moi l’annonce de cette double suprême libération, et cela durera probablement encore d’autres années…

-          Tiens ! On a d’la visite Maria ? Bonjour ! Vous êtes son petit-fils ?

-          (Non, non, je suis son mari !) Bonjour. Oui, je suis son petit-fils.

-          Ah ? C’est bien ça. On vient rendre visite à sa mamie alors ?

-          (Non, je suis venu lui extorquer de l’argent !) Ben oui, comme vous voyez.

-          Ah ? C’est bien ça, c’est bien ! Regarde Maria c’est ton ptit garçon ! Dis bonjour ! T’es contente ? T’en as pas souvent de la visite, hein ?

-          … ben oui !

Tu parles ! Elle m’a appelé Jean ! Pourquoi faut-il toujours qu’une ******** d’aide-soignante – bien que la plupart fassent leur boulot tout en respectant notre intimité – se pointe au beau milieu de mon pèlerinage et hurle banalités et conneries à te provoquer un infarctus de peur ou de consternation ?

-          Elle est sage votre mamie ! Elle a une grande langue mais elle est sage ! Ca devait être une femme bien, hein ?

-          (C’est l’hospice qui se fout de la charité, là !) Oui, c’est rien de le dire.

-          Et elle chante bien en plus ! Tous les dimanches à la chorale et à la messe, elle chante l’Ave Maria ! C’est marrant qu’elle le sait encore par cœur, hein ?

-          (Ouais bof : elle s’appelle Maria, elle est catholique pratiquante avec une foi presque inhumaine et ce psaume est un très bon résumé de sa vie et de sa personnalité.) Oui, c’est vrai.

-          Hein oui que tu chantes bien Mamie ?

-          Oui… mais il faut que j’aille chez Marc chercher ses pommes. Il m’en a encore parlé ce matin. Il est solent celui-là avec ses pommes. Moi aussi j’en ai des pommes…

Lui il est mort il y a quatre ans, seul, d’une hémorragie interne… Sa réalité est tellement idéale comparé à la mienne. A croire que tout son univers a été détruit et qu’elle y est restée coincée malgré tout. C’est peut-être ça vaincre la mort.

-          Elle est un peu à l’ouest mais elle est gentille, hein ?

-          … (J’ai du mal à croire qu’elle le fait pas exprès !)

-          Vous voulez peut-être lui donner à manger à ma place ? Mais attention, hein ? si elle veut pas manger il faut la forcer hein ?

-          Euh… (Ouais, t’as gagné. Tout ce que tu veux pourvu que tu disparaisses, hein ?) D’accord, je m’en occupe. Bonne continuation !

-          Merci. Au revoir. Et n’oubliez pas : il faut qu’elle mange !

Et voilà comment se faire refiler la sale besogne. Moi qui ai pris le biberon dans ses bras jusqu’à cinq ans, je me retrouve à lui faire avaler une infâme bouillie avec obligation de crier et de lui enfourner la cuillère dans la bouche en cas de refus d’obtempérer. Jamais je ne pourrai faire une chose pareille : le respect qu’elle m’a inculqué et qu’elle continue de m’inspirer dans cet état me l’interdit strictement.

-          Et Maria ? T’as des nouvelles de Maria ?

-          (Décidément, il n’y a que les morts qui l’intéressent…) Elle a dit qu’elle viendrait la semaine prochaine. (Pas de mauvaise «nouvelle », laissons son monde intact. Même si d’ici demain elle aurait ressuscité tout le monde…) Allez mange ! Sinon la mégère va revenir !

Je me rends compte qu’elle n’a pas fini de m’instruire. Cet état impose un retour sur soi-même. C’est incroyable ce que la vie doit à la mort. La mort est un incroyable stimulant pour la vie. L’image de la mort nous pousse à vivre plus intensément. La souffrance et le dégoût qu’elle nous inspire nous amènent à la dérision et au plaisir. C’est Hadès qui a inventé l’humour et qui est le vrai père de Dionysos.

Alors qu’elle se vide de pensées, moi je m’en remplis tellement que mes méditations débordent sur ces pages. Sa mort lente prend un sens ; sa mort devient vie, elle fait exploser la vie. Dans cette pièce tellement impersonnelle et vide, je suis le réceptacle de ce big bang. Je suis face à la réalité de la vie, de la mort, de la conscience, de la religion, de l’amour, de la fidélité et je n’en perds pas une miette, comme tu m’as appris à le faire. A travers toi, c’est un Dieu auquel j’ai encore du mal à croire qui me parle dans un langage que seuls les poètes et les prophètes peuvent entendre.

Dire que cette aide-soignante impudique ne verra jamais en toi qu’une vieille mamie qui a perdu la tête et dont l’incontinence lui donne plus de sale boulot que les autres…

-          Il faut demander à André et à Michel de venir retaper la maison pour Michaël. Il faut refaire l’isolation, réparer les portes et les fenêtres. Il faut pas qu’ils oublient l’électricité et le tout-à-l’égout aussi. Comme ça, il pourra venir habiter là avec sa femme et ses enfants pourront jouer dans le jardin. Il pourra même avoir des bêtes s’il veut. Et puis il aura des fruits et des légumes frais pour sa famille. Mais il faudra s’occuper du jardin. C’est sa femme qui s’en occupera, je pense. Et puis Michel il abattra l’arbre à côté de la maison et il enlèvera la grille. Comme ça il pourra lui construire un garage, il pourra y ranger sa voiture. Je sais que Michel il y arrivera, c’est un bricoleur, pas comme Michaël ho lala. Non lui c’est un littéraire. Et André je sais pas s’il aura la patience… Si, pour Michaël il le fera, je pense. Pour Michaël il a toujours été patient…

Chaque mot est un coup de poignard dans un cœur déjà fragile. Elle s’est littéralement désincarnée devant mes yeux ruisselants et brûlants. Elle n’a même plus conscience d’être vivante. Elle se croit morte et exhibe à un interlocuteur imaginaire, peut-être elle-même d’ailleurs, ses rêves post mortem.

Je suis le centre de ce rêve nécessairement obsessionnel puisque survivant à cette implacable autodestruction.

Voilà ce qu’elle rêvait secrètement pour après sa mort… Un rêve où tout me revient. Comme si depuis longtemps, elle avait su que je serai le dernier auprès d’elle. Elle avait placé tous ses espoirs en moi, tous ses rêves.

Quelle douleur que ce contraste ! Mon père ne me parle plus parce que je lui ai reproché sa non attitude envers toi, et mon oncle ne me parle plus à cause d’une femme, d’un monstre mythomane qui a éloigné tous ceux qui l’aimait afin de le garder pour elle seule, et ta maison, notre maison appartient à une tutrice qui gère tous tes biens…

Quelle douleur de se savoir ainsi aimé par quelqu’un qui n’existe déjà plus.

Et quelle douleur d’avoir été si indigne de tes rêves. Quelle douleur de ne pas avoir de femme pour s’occuper du jardin, de ne pas avoir d’enfant pour y jouer, de ne pas avoir de voiture à «ranger » dans le garage, de ne pas même avoir de copine, de maison ou de travail.

Toutes ces douleurs me traversent comme autant de lames et font chavirer mon âme. Je ne veux pas lui montrer mon visage déformé. Je ne peux pas rester. Je ne peux pas partir et laisser au néant les plus belles paroles qu’il me sera jamais permis d’entendre, la plus belle preuve d’amour qu’on puisse me donner. Et je ne peux pas laisser cette beauté et cet amour sombrer dans l’oubli, alors que bientôt, même le langage aura disparu de ce corps inutile.

Je pense encore à cette aide-soignante et à certains lecteurs qui resteront insensibles à tout cela, et ce malgré tous mes efforts. Je ne sais si je dois les plaindre de passer à côté de tant de beauté et d’ignorer ce que peut être un amour si intense, ou les envier d’échapper à toutes ces souffrances qui forgent les poètes et les prophètes. Je crois simplement qu’ils ne sont ni à plaindre ni à envier. Nous sommes simplement différents. Moi je suis un fou qui aspire à la grandeur et à la transcendance, je serai personnage historique ou poète maudit voué à la misère et à l’oubli pendant qu’eux seront aides-soignants, ouvriers ou employés de bureau, ancrés dans une réalité toute matérielle et toute simple. Ils feront vivre le monde pendant que j’essaierai de le faire avancer afin de transcender les rêves de ma grand-mère et de la porter à travers moi jusqu’aux étoiles…

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Une chambre. Un lit deux places. Deux portables éteints qui se rechargent sur la table de chevet. Un dimanche. Une aurore après une nuit blanche; un instant propice à la poésie et à la lâcheté. La scène est parfaitement immobile; à peine perçoit-on le ressac des respirations. C’est derrière le tableau que tout se déroule. Des volutes de pensées corrompues assombrissent l’atmosphère.

(Décidément je l’aime trop; il faut que je le chasse de ma vie. Je n’ai pas de temps à perdre pour l’amour: aujourd’hui je suis jeune, j’ai pas l’âge de penser au mariage, pas l’âge de regarder la télé le samedi soir, pas l’âge de faire des économies en pensant à l’avenir, pas l’âge de faire des balades en forêt, pas l’âge de respecter un homme. Et pourquoi pas faire des gosses? Non, l’amour me rapproche de la mort, j’ai encore quelques années à danser avec elle; quelques années pour la narguer; quelques années pour la provoquer. Lorsque je serai fatiguée de vivre, alors j’aimerai, comme tous mes potes, comme tout le monde. Oui, lorsque je serai fatiguée de vivre alors je me laisserai mourir dans tes bras, ou dans d’autres… Pardonne-moi… ou pas. Laisse-moi noyer tes larmes dans l’alcool; laisse-moi brouiller ton visage dans le shit; laisse-moi transformer cette souffrance en paradis artificiel, le temps d’être seule. Laisse mon numéro hanter ton répertoire, ou efface-moi… Il faut que je t’efface. Il ne s’est rien passé. Tu mérites mieux que moi. J’irai voir ailleurs. Casse-toi!)

Les larmes avaient coulé sur l’oreiller pendant que Hiro dormait paisiblement, rêvant encore d’elle, et de lui, mais surtout d’elle. À ce moment-là, Marion ignorait encore qu’elle était enceinte…

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